Il semblait moins en Allemagne qu’en mer : il y avait envoyé ses flottes, pour frapper un grand coup sur l’Angleterre, pendant qu’il envahirait l’Allemagne. Afin de détourner l’attention des Anglais, l’amiral Villeneuve en rade à Toulon, avait ordre de cingler vers les Antilles. Nelson qui avait mission de garder la Méditerranée, ne manquerait pas de le poursuivre. Le coup du génie, c’était de se dérober à temps, de se porter sur Brest et de se rendre maître de la Manche. Bonaparte gourmandait rudement Villeneuve, accusait sa lenteur. Il écrivait incessamment à Decrès, ministre de la marine, des choses violentes, furieuses.

Napoléon, destiné d’abord à la marine, le corps le plus en faveur à Versailles, et dont un membre gouverna longtemps la reine, avait conservé une grande partialité pour ce qui restait en France de ce corps aristocratique. Son principal secrétaire, Champagny, était un officier de marine. Quelques officiers bleus, c’est-à-dire roturiers, s’étaient peu à peu élevés, mais avec une lenteur qui n’allait pas à l’impatience de Napoléon. L’armée de terre, si rapide dans ses succès, lui voilait la situation, lui faisait oublier les difficultés techniques de la guerre de mer. Qui croirait même que, lui, officier d’artillerie, il entassait au hasard des masses inexpérimentées sur ses vaisseaux, sans les exercer au tir maritime, c’est-à-dire les dépêchait, on peut dire désarmées, à une mort certaine.

On parle toujours de la Terreur de 93, mais fort peu de cette Terreur maritime de Napoléon, si cruelle, si sauvage, et qui n’enveloppait pas seulement les riverains de la mer. Dans plus d’un département éloigné de la mer, les préfets, aiguillonnés par des ordres impérieux, lançaient de tous côtés une active gendarmerie qui ramassait les jeunes paysans et les traînait par les routes, vers les ports, où, sans exercice préalable, on les entassait aux vaisseaux. La presse anglaise, si dure, avait pour consolation des succès certains, l’attente de la victoire. La presse française était d’autant plus désespérante que tous ceux qu’elle enchaînait, traînait, savaient parfaitement que, par ces chemins de misère, on ne les menait qu’à la mort.

Notre défaite de Trafalgar en est la preuve lamentable. Villeneuve poursuivi par Nelson, jusqu’au Mexique lui échappa, mais pour venir se heurter à la pointe du Finistère, contre l’escadre de l’amiral Calder. Ce combat, s’il ne fut pas pour nous une déroute, avaria tellement notre flotte, que Villeneuve dut se rendre à Cadix pour la réparer. C’est là que vint le rejoindre Nelson.

Nous avons plusieurs récits de l’horrible catastrophe, mais peu de détails sur ces rigueurs, cette chasse aux hommes qui avait précédé. M. Forgues, dans son bel abrégé de la vie de Nelson, nous donne ses bravades, ses fières et colériques paroles. M. Thiers excuse de son mieux Bonaparte. M. Lanfrey, dans son récit, excellent du reste, s’occupe fort de l’amiral Villeneuve, le plaint comme une victime de la fatalité, des exigences tyranniques de l’empereur.

Villeneuve, d’une bonne noblesse de Provence, et qui sans doute par là plaisait à Napoléon, au parti rétrograde, si puissant par Hortense et Joséphine, avait du courage, de l’instruction. De quinze ans à quarante et un, il avait rapidement parcouru toute la carrière maritime jusqu’aux plus hauts grades. Parmi mainte action d’éclat, il avait eu un malheur, celui d’être arrivé tard au désastre d’Aboukir, et celui de partir tôt, croyant, non sans vraisemblance, qu’il ne remédierait à rien, ne ferait qu’augmenter le malheur, au lieu qu’il le diminua en emmenant et en sauvant quatre vaisseaux.

Ce souvenir d’Aboukir eût pu arrêter un esprit crédule aux présages comme était Napoléon. Mais Villeneuve était ami du ministre Decrès, alors aimé de l’empereur, parce qu’il faisait sur la marine certaines économies au profit des troupes de terre.

C’est là qu’on peut admirer l’homo duplex. L’empereur, si passionné pour les succès de sa flotte, dans le détail trouvait très bon qu’on économisât sur elle pour l’armée, dont en lui-même il jugeait les victoires beaucoup plus certaines. De sa main droite il volait sa main gauche.

L’aimable caractère de Villeneuve devait le pousser aussi. Il était brave, mais doux, un peu hésitant. Quand Napoléon entraîna l’Espagne dans son alliance et se vit à la tête de deux nombreuses marines, son impatience ne connut plus de bornes. Les lenteurs de Villeneuve le désespérèrent ; il l’accusa de pusillanimité ; il lui nomma un successeur, l’amiral Rosily, qui devait le renvoyer en France. Plutôt que d’attendre cet affront, le malheureux sortit de Cadix, se battit, perdit tout.

Tous les officiers français et espagnols furent consultés et dirent qu’on était mal armé, mal équipé, qu’on périrait. On envoya cet avis à Decrès, qui le garda pour lui.