« Les opinions et sentiments de Votre Majesté pour les personnes qui avaient eu sa confiance éprouvèrent un grand changement, lequel fut noté à Berlin… La prédilection sans borne que Votre Majesté montra pour la Prusse, donna à votre gouvernement une attitude vacillante. »

Même courage en parlant d’Austerlitz, où la jeune cour d’Alexandre ne faisait qu’injurier les Autrichiens, et, dans une matinée passait d’un excès d’abattement à un excès d’assurance. Les uns voulaient quitter la partie sans coup férir, et les autres se battre au plus tôt pour revenir vite (p. 39). Il blâme aussi l’empressement d’Alexandre à s’exposer comme un soldat, puis à emmener l’armée tout de suite après la bataille. « Comment eût-on supposé qu’une seule bataille perdue mettrait la Russie hors de jeu ? » (P. 53.)

Dans un petit billet, écrit au crayon, par lequel Alexandre répond, ou plutôt, ne répond à rien, on voit bien son obstination et sa frivolité, qui ne s’appuient sur nulle bonne raison. On y voit que les longues et belles lettres, si sévères et si courageuses, ne sont pas l’œuvre du prince Adam tout seul, mais du comité russo-polonais qui avait conseillé Alexandre, jusqu’au moment de sa passion pour la Prusse. Le czar regrette seulement que cette lettre confidentielle lui arrive mise au net par un copiste.

Il ne dit rien d’un article bien grave où l’on entrevoit le mécontentement de la Russie (p. 10) : « Dans le cas où la guerre arriverait dans l’empire, je ne répondrais ni des Polonais, ni même des Russes. Déjà ceux-ci endurent avec peine que la gloire de l’État soit diminuée, et que l’amour-propre national reste humilié. Si les frontières sont entamées, on en accusera Votre Majesté, et les propos divers qui circulent à Moscou et à Pétersbourg ne sont pas propres à tranquilliser sur ce sujet[72]. »

[72] Lettre du 22 mars 1806.

CHAPITRE VII
L’AME DE LA GRANDE ARMÉE (1806)

Voilà la première fois depuis des siècles qu’on la voit, cette grande Russie, lever un peu la tête, mettre son mot dans le débat, mot menaçant, la leçon du czarisme.

La grande armée dura de 1805 à 1808. Bonaparte, pour la dénaturer et en abaisser le niveau, eut besoin de la démembrer. Il lui ôte son âme.

Entre Boulogne et Austerlitz, candide encore et soulevée d’un grand cœur, elle gardait en majorité cette foi, cette illusion : « Qu’il avait fallu un génie, un invincible capitaine pour mettre à la raison l’Europe, et que sous lui la grande armée était le bras de la Révolution. »

L’affaire d’Ulm lui avait donné un injuste mépris pour l’Allemagne, mais toutefois avec cette croyance bienveillante : « Elle se délivrera par nous. »