Beau livre, plein de pleurs. En le lisant, je me crus à Florence, à Sancta Croce, où la Czartoryska, morte, sur sa tombe, elle aussi, pleure encore.
Vous commencez, c’est la nature, son incertain sourire qui va se nuancer. Deux jeunes gens de dix-huit ans se promènent dans un jardin, au court été du Nord, et se confient, quoi ? des amours ? Non. Mais des romans héroïques, le projet, l’espérance, d’être vertueux et parfaits. Cela en grand secret. Catherine règne encore. Et si Catherine le savait ? Le jeune czar ne met nulle borne à l’utopie. Il dit au Polonais : « Pourquoi l’hérédité ? Le droit, c’est l’élection populaire. »
Puis un grand blanc arrive, une lacune qui semble plutôt une tache noire. C’est le règne et la mort de Paul. Le fils qui succède, éploré, n’en garde pas moins avec lui le cortège des meurtriers. Alexandre, triste pour la vie, se hâte de rappeler Adam Czartoryski, c’est-à-dire sa jeunesse, rêveuse et vertueuse, autrement dit : sa conscience.
Que dit le prince Adam ? Nullement un roman, mais une chose politique et pratique. « Réunissez les membres épars de la Pologne, sous une royauté constitutionnelle. Que la Prusse rende Posen et Varsovie. » La Galicie viendra plus tard.
La Prusse eût été indemnisée en Allemagne par la sécularisation du Rhin, ou en Hanovre. Point de guerre avec Bonaparte, dans ce projet. Mais le mot, l’idée du Hanovre soulevait le parti anglais, tout-puissant à Berlin.
Les Anglais de Russie avaient tué Paul. Les Anglais de Berlin réussirent mieux par une machine moins funèbre, mais tragique par les résultats, l’amitié du roi de Prusse, l’impression de sa belle reine sur un jeune czar de vingt-cinq ans. J’ai dit l’audacieuse adresse de la reine, qui, agenouillant son mari et son hôte au tombeau de Frédéric, leur fit jurer amitié, éternelle alliance au profit de la Prusse, autrement dit : la mort de la Pologne.
On accusait le plan de Czartoryski d’être français. A tort. S’il arrangeait Napoléon, en brouillant la Prusse et l’Angleterre pour le Hanovre, d’autre part, la Russie n’ayant plus d’inquiétude du côté polonais pouvait se tourner vers l’Orient, et le disputer à Napoléon.
Ce plan avait un grand défaut. Il était trop prudent. Les Polonais en rêvaient un, sublime et impossible. N’ayant plus les Cosaques ni les membres extérieurs de la Pologne qui l’avaient tant aidée au moyen âge, ils voulaient, réduits à eux-mêmes, dominer l’immense Russie, c’est-à-dire que le petit absorbât le grand, l’immense.
Ajoutez que l’accord des trois puissances du Nord rendait leur effort impuissant, leurs tentatives chimériques. Si, au contraire, les Russes avaient pu regarder vers les conquêtes d’Asie, ils auraient eu besoin à coup sûr de la Pologne, d’un grand peuple civilisé, qui réuni eût pesé d’un grand poids dans leurs affaires, même eût pris l’ascendant d’une civilisation supérieure.
Les lettres du prince Adam, en 1806, sont très belles. La liberté respectueuse qu’elles respirent partout, indiquent et son parfait bon sens, et le cœur d’un ami. C’est l’éloge d’Alexandre d’avoir eu un tel conseiller quoique sa versatilité, la faiblesse de son caractère lui aient rendu de bonne heure ces sages conseils intolérables. Adam ne craint pas de lui rappeler les avertissements qu’il lui donna avant Austerlitz, lui prédisant que si, par sa présence, l’armée devenait la cour même, il serait enveloppé par une foule d’intrigues qui gêneraient les généraux. Il parle avec une hardiesse admirable de la Prusse, et de la faiblesse d’Alexandre qui, après quelques jours d’entrevue, ne considéra plus dans la Prusse un État politique, mais « une personne qui lui était chère et envers laquelle il croyait avoir des obligations particulières à remplir ». (Page 31.)