Ouvrard, enfin, l’ingénieux spéculateur, dont la fortune variable réussit, tomba, souvent se releva heureusement. Homme de ressources infinies, et d’audace incomparable.
Barras, son intime ami, lui avait fait l’honneur ruineux de lui céder sa Tallien. Ouvrard s’y refusa d’abord, disant : « Je ne suis pas assez riche. » Mais ensuite il réfléchit qu’après tout rien n’étendrait plus son crédit que de le voir acquérir une beauté si coûteuse. La cession se fit publiquement à l’Opéra. L’effet désiré fut produit. Les actions d’Ouvrard montèrent.
Napoléon ne l’aimait pas, sentait en lui une puissance cynique, indépendante, sur laquelle il ne pouvait rien.
Les Anglais, même avant la guerre, croyaient Napoléon à bout de ressources, disaient : « Comme extraordinaire, qu’a-t-il, sauf la Banque de Gênes et ce que lui paye l’Espagne ? Ce sera bientôt fini. »
L’Espagne, si misérable, comme un os séché, ne rendait rien.
Là-dessus se présente avec grâce cet adroit et hardi Ouvrard, prêt à tout, répondant de tout, même de magnétiser, de remettre sur pied un mort.
Dans ses promesses bizarres de ressusciter l’Espagne, il avait une chose sérieuse, un talisman dans la manche qui lui répondait de tout.
La formule d’évocation, que ses Mémoires[76] déguisent un peu, lui fut probablement fournie par les sorciers d’Amsterdam, les grands banquiers de Hollande, qui jugèrent très froidement que les Anglais, malgré leur patriotique colère, n’en seraient pas moins charmés de faire une bonne affaire avec l’ennemi, et qu’ils en auraient le temps. Ils eurent en effet près de deux années.
[76] Ouvrage charmant, plein d’intérêt, qu’il écrivit dans ses longues prisons, et que, dit-on, Mauguin corrigea.
Bonaparte était si peu intelligent de ces choses, que, même pour le servir, il fallait le tromper d’abord, lui, et le ministre qu’il avait pris pour guider son ignorance, le dévot Barbé-Marbois.