Le grand signe, c'est de voir pousser, monter en lui, cette chose dangereuse entre toutes, l'essence du démon, qu'on aura tant de mal à extirper, la Liberté, cette force tenace de libre volonté. Mauvaise herbe qui trace. On arrache. Il en reste autant.

Ne perdons pas une minute pour combattre cela. Quelque petit qu'il soit, ne le ménageons pas, appliquons-y des remèdes héroïques.

«Si l'on raisonnait? si l'on faisait appel à ses bons sentiments, à son intelligence? Pitoyable méthode. Ce serait justement le moyen d'éveiller ce que l'on veut éteindre, ce mauvais Esprit, la Raison.

«Aux maladies du corps, consultez-vous l'enfant? Non. Bon gré ou mal gré, vous lui ingérez les remèdes. Faire avaler le bien, faire expulser le mal, c'est tout. Eh bien! ici, rien autre chose à faire.

«Qu'il avale, en formules, le dogme condensé, la divine parole. Mieux encore, sans parole, que Dieu lui soit sans cesse ingéré dans l'hostie, pendant qu'incessamment par la verge et le fouet on expulsera le Démon.»

Le Démon est sensible. Il crie—c'est ce qu'il faut—il rage, il se renverse... Je le crois bien. C'est signe que l'opération réussit. On conçoit le combat si, dans ce petit corps, le Diable poursuivi sent Dieu. C'est l'eau frémissante au fer rouge.

Et cela dans toute la vie. Car le Démon, en dépit de cette éducation terrible, ne lâche pas prise; il faut continuer le supplice. Ce n'est pas à l'école seulement, mais partout. Le Moyen-âge n'est rien que cette guerre au Diable. Du prêtre à vous, des parents à l'enfant, du pédagogue à l'écolier, par cataractes et cascades, tombe un torrent de coups. Des écoliers de trente ans (on le voit par l'histoire fameuse d'Ignace de Loyola) n'en sont point exemptés.

Passant devant l'église, devant la maison, le collège, vous entendez partout des cris. Montaigne même, à une époque moins sauvage déjà, dit que l'école est un enfer. La chambre de la question, où le juge d'alors fait torturer, n'en différait en rien. Et en effet, dans ce système, l'homme est l'éternel accusé, avec l'aggravation de terrible équivoque qu'en frappant on ne sait si c'est sur le Diable ou sur l'homme.

Saint-Cyran, fort, profond, sévère, vrai janséniste, ne craint pas d'avouer le système dans sa vérité. Il exprime vigoureusement l'idée même du Christianisme, de la guerre de Dieu et du Diable, la fluctuation effroyable de l'âme battue et rebattue du ciel en terre, et relancée tour à tour de l'abîme au ciel. Il le dit sans détour: «L'éducation chrétienne est une tempête de l'esprit

On ne peut amoindrir le combat, la tempête, qu'en éreintant l'un ou l'autre parti. Saint Louis y emploie des chaînettes de fer, battant l'âme à travers le corps, la réduisant comme un forçat. Le jeûne est bon aussi, mais Pascal, plus directement, arrive au but avec des purgatifs violents de deux jours en deux jours.