Deux âges y sont très propres. Aux grands enseignements civiques, qui doivent mettre au cœur la patrie et l'humanité, il faut le chaleureux jeune homme, dans la force entière d'un âge non encore entamé par la vie, d'un âge riche de passions, et trop heureux de s'épancher.

Mais souvent au retour l'homme qui a agi, souffert, l'homme mûr qui sera vieux demain, trouve un sérieux plaisir à transmettre aux jeunes le fruit de son expérience, mille notions positives qu'il a recueillies par la vie. Le vieux n'aime que trop à parler; le prolixe Nestor n'est point un idéal d'enseignement. Mais quelle merveille, quelle belle aventure c'eût été, si Ulysse, au retour, le sage et le héros, bienveillant, se fût enseigné lui-même à Télémaque, à tous, eût transmis ce riche trésor de faits, de découvertes, et surtout sa grande âme invincible et sa patience!

Dans une société supérieure à la nôtre, et telle qu'elle sera un jour, l'enseignement intermittent sera, je n'en fais doute, un puissant moyen d'action. On saura profiter de ces puissances diverses, de l'élan du jeune homme, du recueillement du vieillard, de la flamme de l'un, de la lumière de l'autre.

On ne sait point tirer parti de la jeunesse[123]. On ne remarque pas qu'aux vacances des hautes écoles, souvent dans l'intervalle, entre l'école et le métier, les jeunes cœurs bouillonnent, souffrent de l'inaction. Ils voudraient se répandre. Leur chaleur naturelle d'elle-même alors est éloquente. Moments fort dangereux qui seraient fort utiles. Le volcan embarrasse, parce qu'on ne sait qu'en faire. Au lieu des jeux cruels de la chasse, lançons le jeune homme dans la propagande civique, scientifique, l'enseignement des choses qu'il aime, et qui, nouvelles pour lui, ont toute la fraîcheur, le charme de la nouveauté.

C'est cela justement qui serait efficace. Ce maître passager serait plus écouté qu'aucun professeur fixe. Pourquoi le théâtre d'Athènes avait-il tant d'effet? Il était passager, ne durait qu'un moment, aux fêtes de Bacchus. Et, pour citer aussi une chose bien sérieuse: ce qui rend la justice anglaise efficace et de grand effet, c'est qu'en chaque lieu ses assises durent peu et d'autant plus saisissent toute l'attention.

CHAPITRE V
De l'école comme propagande civique et comme échelle sociale.

L'enseignement un jour aura mille formes. La liberté sera féconde. Des instituts très différents répondront aux mille exigences, aux nuances infinies de la nature. Même dans l'enseignement élémentaire qui peut moins varier, certaines choses pourront différer. On n'enseignera pas un enfant de la Creuse, futur maçon, comme on enseignerait le petit marin de Marseille ou son jeune commerçant.

Plus nombreuses seront les écoles, plus on pourra se dispenser du système des grandes classes, très funeste, on le sait fort bien, et qui ne commença vers 1600 que par le nombre immense des écoliers entassés aux collèges. Combien il vaudrait mieux prendre les écoliers par petits groupes, élastiques et changeants, en raison des aptitudes et des progrès! Mais ceux qui suivent ce système avouent qu'il n'est possible que dans l'école peu nombreuse, comme furent celles de Pestalozzi.

La variété est féconde incontestablement. Mais elle l'est surtout quand elle se produit dans l'élasticité d'une harmonie vivante. La variété du chaos, diversifiant à l'infini des éléments sans rapport ni lien, serait stérile. Il n'est pas inutile de rappeler cela au moment où la grande machine de centralisation (forcée, tendue à mort par le gouvernement) va éclater. En ce jour elle est l'ennemi. Le spectacle va être singulier quand elle cassera. Imaginez le tonneau d'Heidelberg qui contient trois cents muids, perdant tous ses cercles à la fois. La rouge mer échappe de tous côtés. Il faut s'arranger pour qu'elle ne soit pas en vain dissipée, écoulée, perdue.

Centralisation, tyrannie, ces deux mots sont-ils synonymes?