L’amour a été la profonde liberté de ce peuple. Il l’a conservé jeune à travers tant d’événements. Amour, nature, c’est tout. Rien de plus attendrissant. La vieille Europe savante n’a aucune défense contre le charme inattendu de cette jeune fleur, qui vient lui dire: «Oh! que tu as souffert! Oh! que tu es vieillie!... Moi, qui souffris bien plus, j’ai plié, j’ai cédé; et me voilà sans ride...»
Ce qui touche infiniment dans l’homme adolescent où la nature est tout encore, c’est le premier rayon, l’aube de la conscience lorsqu’elle vient à poindre. De même en cette jeune âme du peuple, rien ne m’a plus intéressé que les traditions, les chants où cet enfant qui semble ne savoir qu’aimer, cueillir les fleurs, soupirer et gémir, du fond des soupirs enfantins, tout à coup se réveille, parle une parole d’homme, et laisse échapper les oracles de la destinée.
Au premier rang de ces rares et attendrissantes révélations de lui-même, qui ont apparu à ce peuple (plus à son cœur qu’à son esprit), mettons le chant de Mariora Floriora, qui termine les Doinas de M. Alexandri, chant moderne de forme, mais fondé sur une tradition antique.
«Dites-nous-le, ce chant...» Je m’en garderai bien. Achetez les Doinas. Lisez-les dans la charmante traduction de Voïnesco. Au dernier chant, l’âme fond tout entière; langueur et pourtant vivacité, inexprimable morbidesse!... Ce chant se meurt d’amour... Et sous cette forme, vraie, sincère, de tendresse et de passion, un grand mystère national est transparent, une pensée profonde... Le mot de la sibylle sur ce peuple, d’une sibylle enfantine, amoureuse.
Il m’échappa, ce cri, ce vers du grand Rückert: «Bouche d’enfant! bouche d’enfant!... et plus sage que Salomon!...» (O Kindermund! Kindermund!...)
Tout le chant pourrait se traduire par ce mot: Elle mourut, de quoi? d’avoir aimé l’étranger.
Oui, cette sensibilité facile d’un peuple qui si longtemps a subi, enduré ses tyrans, c’est le mystère même de sa longue mort.
Tout cela caché, perdu, enfoui sous une immense ondée des plus charmantes fleurs, d’une forme si amoureuse et si naïve qu’on est tenté de croire que le grand poète n’a pas su un moment ce qu’il disait lui-même.
Comment vous dire ce qu’est cette Mariora Floriora? C’est la fée des montagnes moldaves, le doux génie de la contrée. Les fleurs, ses sœurs, les rivières, les montagnes, lui font une cour assidue, et travaillent toutes à la parer... Et cependant son petit cœur lui dit qu’il lui manque quelque chose encore.
Un beau cavalier descend des montagnes; son coursier sauvage porte au front une étoile d’argent. Le cavalier la prie d’amour, et le jeune cœur bat bien fort. Mais une rivale surgit, une souriante jeune fille, avec une belle chemise brodée aux épaules et des papillons d’or aux cheveux. Son sein est un jardin de fleurs, et parmi, se trouvent de petits bouquets de cerises et de fraises parfumées. Elle offre innocemment ces fruits... Et c’est la défaite de la Floriora, elle succombe à la jalousie. Elle arrête la main du cavalier qui allait prendre les fruits, et elle lui donne à la place «son propre jardin».