Amoureux! c'est ce qu'elles ignoraient encore, car depuis un mois que le futur pharmacien venait tous les jours, il n'avait pas osé faire connaître ses sentiments.
Et cependant, il ne manquait pas chaque samedi de venir prendre le thé de la Porte Chinoise aux petites réceptions de la famille Jujube et, même, on l'avait présenté à des dames qui lui avaient envoyé des invitations pour leurs soirées: il avait polké et valsé avec Athalie, danses chères aux amants à qui elles permettent d'enlacer la taille de l'objet adoré et de le presser sur leur cœur.
Ces tendres manifestations, permises tant qu'elles restent silencieuses et peuvent être attribuées à la vigueur du bras du cavalier et à l'entraînement du rythme musical, ne prennent leur véritable signification que s'il y a des paroles sur la musique, et chacun sait la difficulté de la conversation entre un cavalier inexpérimenté et sa danseuse; quand le premier a parlé de la chaleur, du mouvement trop vif ou trop lent des instrumentistes, du talent ou de l'insuffisance du pianiste, si l'on danse au piano; quand il a demandé à sa danseuse quelle est telle danse qu'il lui désigne; qu'il a fait remarquer, en riant, tel vieux monsieur qui a un nez ridicule, tous les sujets à causerie sont à peu près épuisés pour lui, et il ne lui reste plus qu'à reparler de la chaleur.
Il n'y a que deux genres de couples dont la conversation est inépuisable, pendant toute la durée de la danse: les gens d'esprit et les imbéciles, surtout ces derniers, les âneries étant bien plus abondantes que les observations fines et les saillies spirituelles.
Voilà pourquoi, chez Pistache et Athalie, les langues allaient autant que les pieds; l'aspirant pharmacien parlait remèdes, expliquait à Athalie la cocaïne, l'antipyrine et leurs effets sur l'organisme humain. Athalie lui demandait la différence qu'il y a entre le thé des soirées et le thé Chambard. Pistache lui répondait que le premier constipe, tandis que l'autre relâche, sans purger à proprement parler, et il arrivait tout naturellement à causer de son futur établissement, une excellente maison... malgré les spécialités sur lesquelles on gagne peu, mais qu'on est forcé de tenir, pour ne pas laisser aller les clients chez des confrères où ils les trouveraient et à qui ils pourraient conserver leur clientèle. Il ajoutait qu'il attendait son concours au diplôme de pharmacien de première classe, et l'obtention de ce diplôme pour entrer en possession de l'officine qu'il était disposé à acheter.
Ici, l'allusion à ses désirs arrivait aisément: il ne lui manquerait plus qu'une jolie petite femme pour tenir la caisse; cette petite femme, il la cherchait; il l'installerait, très coquettement habillée, au comptoir, près d'un globe d'eau minérale rose, dont le reflet illuminerait les joues de la jolie caissière; il devenait, on le voit, tout à fait poétique. Il avait même ajouté, après un silence et des regards éloquents:—Une jolie petite femme... n'osant pas dire: comme vous, il avait dit: dans votre genre.
Et jusqu'à la fin de la soirée et toute la nuit, Athalie se demanda si c'était une allusion à son adresse. Elle fit part à sa mère de ses incertitudes et madame Jujube n'hésita pas à lui affirmer que l'allusion était claire et trahissait l'amour de Pistache. Devait-on encourager le soupirant à se déclarer nettement? il fallait d'abord savoir s'il conviendrait à Athalie pour mari et sa mère l'interrogea à ce sujet.
—Il me convient, oui; mais les autres aussi me convenaient; c'est moi qui ne leur ai pas convenu....
—Des coureurs de dot, pas autre chose; s'ils avaient été réellement amoureux, comme paraît l'être M. Pistache....
—Oh! il a l'air très amoureux, mais il tient peut-être aussi à la dot.