Eusèbe fit part de ses réflexions à son nouvel ami Paul Buck. Le peintre le regarda en souriant et lui dit:

—Eusèbe, mon ami Eusèbe, que vous me faites plaisir! Depuis que je vous connais, je cherchais à m'expliquer la sympathie que j'éprouvais pour vous, et je ne pouvais en trouver les motifs. Ceux qui disent que les sentiments s'éprouvent sans s'expliquer, sont des sots. Je vous aime, et maintenant je sais pourquoi: vous êtes né artiste, et il pourrait bien se faire que votre père, qu'on accuse de n'avoir point développé votre intelligence, ait agi congrûment en ne la gâtant point. Vous ne savez rien, petit sauvage que vous êtes; mais les bons instincts sont en vous, puisque, comme je le craignais, vous n'êtes pas tombé en admiration devant les rengaînes du théâtre moderne.

—Qu'appelez-vous des rengaînes? je vous prie.

—Les rengaînes, cher ami, sont tous les lieux communs et la peinture des sentiments vulgaires et rebattus. Les esprits étroits ou besoigneux en ont formé un musée qu'ils ouvrent à heure fixe à la bêtise humaine. Celle-ci vient le visiter depuis des siècles et en sort tous les soirs fort satisfaite, sans avoir l'air de se douter qu'on lui montre toujours la même chose.

—Je crois comprendre. Vous m'en auriez voulu si j'avais partagé l'opinion de la foule?

—Je vous aurais plaint; c'est bien assez.

—Remarquez que je suis heureux, mais que je ne vous sais aucun gré de sentir bien et juste. On naît avec le sentiment du beau, il ne s'acquiert pas. Heureux mille fois ceux qui le possèdent! ils sont bien un peu hués, un peu conspués; mais, bah! ils vivent dans un monde sublime où eux seuls ont accès. Leur vie ne ressemble en rien à celle de ceux qui les raillent, et pendant que ceux-ci se débattent au milieu des aspérités communes de l'existence, les privilégiés planent dans les régions élevées où se trouve la perfection de l'idéal, le vrai.

—Êtes-vous de ceux-là vous, Paul Buck?

—J'en suis.

—Eh bien! par affection pour moi qui vous aime, ou pour l'amour de mon père dont vous admiriez tout à l'heure la sagesse, dites-moi où se trouve le vrai.