Le peintre qui ne pouvait plus contenir le rire qui lui mordait les lèvres, regarda par la portière afin de n'avoir pas à répliquer. Alors, le Bonnaud qui voulait un interlocuteur à tout prix, s'adressa à Eusèbe.
—N'êtes-vous point de mon avis, monsieur Martin?
Le jeune homme, tout entier à ses pensées, venait, bien par hasard, de saisir les derniers mots de la phrase prononcée par le négociant. Mais voyant qu'il fallait absolument répondre, il prit son parti en brave, et répéta machinalement quelques-unes des phrases qui faisaient le fond de la philosophie du bon M. Martin, son père.
—Et, d'abord, avant de répondre, il faudrait, monsieur, dit le jeune amoureux, nous entendre sur certains points, encore obscurs. Qui, je vous le demande, peut savoir où est le faux et où est le vrai, puisque les plus grands esprits ne tombent point d'accord sur cette proposition? Qui pourrait dire où commence le progrès, et où il finit? Qui oserait affirmer que, sous un degré extrême de civilisation, les peuples sont plus ou moins heureux, lorsque des gens, d'un jugement profond et éclairé, ont avoué que le dernier mot de la civilisation est le premier de la barbarie?
Bonnaud était stupéfait. Il ne trouvait rien à répondre. Comme tous les gens qui ne se font pas eux-mêmes des opinions sur les hommes ou les choses, et qui, par ignorance, ou manque de jugement, en adoptent de toutes faites, le négociant ne tenait pas beaucoup aux siennes; aussi se contenta-t-il de murmurer:
—Dame! certainement: en toutes choses il y a le pour et le contre.
Paul, croyant qu'Eusèbe avait pénétré son intention de faire poser le bourgeois, continua ses facéties jusqu'au bout.
—Certes, Eusèbe a raison; il est dans le vrai, il y est tout à fait, s'écria-t-il, et je le prouve. Il est des peuples qui, après avoir été à la tête de la civilisation, sont retombés dans leur état primitif. Ont-ils été plus heureux ou plus malheureux avant qu'après? je n'en sais rien, ni vous non plus, et vous avouerez qu'il serait de la dernière impertinence de proclamer que les habitants de Versailles sont aujourd'hui plus heureux que ne l'étaient ceux de Salente, sous la sage et prévoyante administration d'Idoménée.
—Je ne dis pas, répondit Bonnaud; mais il faut dire aussi, que ça dépend beaucoup des préfets.