On était arrivé, les jeunes gens descendirent en riant comme des fous, de la naïveté de leur compagnon de route; celui-ci regardait à droite et à gauche pour tâcher de trouver ce qui excitait tant d'hilarité.


[XIX]

La maison que Lansade avait achetée pour «se retirer,» était une de ces banales habitations de campagne si chère aux petits bourgeois de Paris. Située sur le sommet d'un monticule comme un escargot sur un champignon, on l'apercevait d'une assez longue distance. Cette modeste élévation lui avait fait donner par le marchand, la préférence sur beaucoup d'autres, plus vastes, plus agréables, plus belles d'apparence et même de prix plus avantageux. L'heureux acquéreur s'était persuadé que tous les gens qui vont de Paris à Versailles et de Versailles à Paris, se demanderaient les uns aux autres:—A qui appartient cette belle propriété que l'on voit tout là-bas?—Qui demeure dans cette jolie maison qu'on voit au loin sur une montagne? Et qu'il se trouverait toujours là à point nommé un voyageur, voire même une voyageuse, qui répondrait:—C'est le château de M. Lansade, un négociant fort riche retiré des affaires. Et cette idée faisait la joie de cet homme, qui lavait volontiers lui-même les carreaux de sa fenêtre avec du blanc d'Espagne.

Le rentier campagnard était assis sur son perron, épiant l'arrivée de ses hôtes pour jouir de leur étonnement à la vue de tant de splendeurs. D'aussi loin qu'il les vit arriver, il leur cria à tue-tête:

—Arrivez donc, le déjeuner vous attend. Je ne comptais plus sur vous, parole d'honneur. J'allais me mettre à table; autrement, ça va bien? Comment trouvez-vous ma bicoque?

Le peintre et Bonnaud s'extasièrent, l'un par politesse, l'autre par conviction. Eusèbe était toujours silencieux. Après bien des paroles perdues on se mit à table.

Aux environs de Paris on ignore absolument le charme d'un repas de campagne. On vit comme à la ville. Les riverains de la Seine ne mangent d'autre poisson que celui qu'ils font venir de la Halle de Paris. Que ceux qui ne voudront pas croire à cette particularité aillent à Asnières ou à Chatou et ils verront.