Le shah Feth-Ali, ayant entendu parler de cet homme, le fit venir et lui fit toutes sortes de questions touchant sa patrie.

Mais comme le shah n'entendait pas le français et que Boredon ne savait pas un mot de persan, la conversation ne fut pas aussi intéressante qu'on aurait pu s'y attendre.

Néanmoins, le prince fit donner quelques vêtements au pauvre diable et ordonna qu'on ne le laissât pas mourir de faim.

Au bout d'un an, Boredon parlait persan quatre-vingt-dix fois mieux qu'un professeur de langues orientales.

Ayant remarqué, en habile Gascon qu'il était, que le plus grand bonheur d'un Persan est d'écouter une fable, il se mit sans plus attendre à raconter des fables qui obtinrent un succès tellement prodigieux, que Feth-Ali le fit mander près de lui.

—Français, dit le shah, la renommée de ton savoir est arrivée jusqu'à moi sans m'étonner; lorsqu'il y a un an je te fis donner des habits et des vivres, j'avais deviné en toi un homme d'un grand mérite. Dis-moi donc, je te prie, une de ces fables que tu inventes si bien.

Boredon raconta une fable, qui eut un succès énorme. Il s'agissait d'un corbeau qui tenait à son bec un fromage, et d'un renard qui, désirant beaucoup s'approprier ce mets délicat, flattait tant et si bien l'oiseau, que celui-ci ouvrait un large bec et laissait tomber sa proie.

Le prince fut littéralement enchanté et pria le Gascon de continuer; mais celui-ci était trop avisé pour dépenser tout son bien en un seul jour. Il allégua une foule de bonnes raisons pour ne débiter qu'une fable par mois.

Le mois suivant il dit la Cigale et la Fourmi; enfin, après un an, il n'en était qu'à l'Alouette, ses petits et le maître du champ.

Le shah, ravi, comblait Boredon de biens, et convaincu qu'en France comme en Perse les plus grands hommes d'État sont ceux qui font des fables, il nomma Boredon ministre de je ne sais quoi, peut-être d'autre chose.