Mes amis m'ont donné ce qu'ils avaient de meilleur en eux. Ils sont bons maintenant à mettre dans des mémoires. Afin que Marguerite m'oublie, on lui achètera un poney, propre à la selle. Le premier amour d'une jeune fille se passe en exercice, et le dernier d'une femme mûre en paroles. Madame Vernet sera sage, et dira:

—«Je remercie le hasard, qui me l'avait envoyé et me le reprend. Notre brève aventure se termine bien; une femme honnête n'en rougirait pas. Je souffrais des nerfs, de la sensibilité: ils se calment... Je connais au fond de moi un coin rafraîchissant où je pourrai me retirer loin de mon mari, quand j'aurai besoin d'être seule. Il faut des souvenirs à une femme qui vieillit. J'en ai fait ces temps-ci provision. J'ai été tentée de me mettre au café, et je vois que je me contenterai d'un canard.»

Ainsi songera Madame Vernet dans une buée de mélancolie. C'est Monsieur Vernet qui me regrettera le plus, à cause de l'argent qu'il m'a prêté.

Comme c'est bon d'avoir la conscience à peu près nette! Car enfin j'aurais pu mal agir, déchirer jusqu'au cœur ceux que je n'ai qu'égratignés. J'entends alors Monsieur Vernet:

—«Vous êtes l'amant de ma femme et vous êtes l'amant de ma nièce!»

Je sens sa lourde main sur mon épaule.

Oh! je me forme petit à petit.

L'humeur et le pays parcouru changent. Chacun des ressauts du wagon casse un des fils qui me retenaient là-bas; celui-ci me mettait en communication avec l'amour gris-tendre de Madame Vernet, celui-là avec l'innocent éveil de cœur de Marguerite, cet autre avec les bons repas, la table, le lit hospitaliers.

Tous se brisent. Les bouts s'accrochent à mon âme, et je pourrais la secouer comme un tablier de couturière.

Mes chers amis, une dernière fois merci et adieu! Il ne me reste plus qu'à me coller au dos cette étiquette trouvée dans le Journal des Goncourt: