[XXV]
SCÈNE
Sur la butte, encore. La nuit est tombée. Devant nous, toute la mer. Derrière nous, le carré des pommes de terre qui remuent et l'agitation d'ailes, le bruit de gorge des pigeons qui s'endorment. Des souvenirs de théâtre me reviennent. Il me paraît qu'une scène se prépare, et, comme si nous repassions nos rôles, nous nous taisons, et nous écoutons en nous la montée lente des choses à dire. Plus tard, Madame Vernet m'affirmera qu'elle a lutté, qu'elle s'est désespérément défendue contre moi, son honorabilité raidie ainsi qu'un bras tendu. Et moi aussi je lutte. J'ai traditionnellement écrit, déchiré, recommencé et enfin brûlé une lettre que je regrette comme si j'avais mis mon cœur en cendres.
Par quel mot effaroucher le silence?
Il vaudrait mieux ne point parler, et, par un rapprochement gradué de nos corps, faciliter la pénétration de nos pensées. Demain, nous ne serons plus seuls!
Parfois, grossièrement tenté, j'ai envie de poser ma main sur le front de cette femme, de la serrer aux tempes avec violence et de lui dire:
«Allons! pas tant de raisons, lève ta robe!»
Mais la douceur de l'air, la phosphorescence des vagues, le recueillement de la nuit m'apeurent. Je ne me sens pas en train pour faire le malin, et je retiens ma gaudriole, comme un homme qui perd tout à coup sa gaîté en longeant le mur d'un cimetière.
Ce serait plus commode s'il s'agissait de la demander en mariage. Je me composerais une fois de plus un ami de circonstance auquel je donnerais toutes les qualités et un ou deux défauts. Elle me comprendrait. Nous parlerions posément, en gens qui font une affaire pour un homme de paille. Nous discuterions sans trouble. Elle dirait:
—«Habite-t-il la province? Vous savez que s'il habite la province, je n'en veux pas. Restons-en là.»