--Puis qu'il a ses dix sous, dit madame Lepic, sans crainte d'être entendue, que demande-t-il?
Mais l'aveugle parle politique, d'abord timidement, ensuite avec confiance. Quand les mots ne viennent pas, il agite son bâton, se brûle le poing au tuyau du poêle, le retire vite et, soupçonneux, roule son blanc d'oeil au fond de ses larmes intarissables.
Parfois M. Lepic, qui tourne le journal, dit:
--Sans doute, papa Tissier, sans doute, mais en êtes-vous sûr?
--Si j'en suis sûr! s'écrie l'aveugle. Ça, par exemple, c'est fort! Ecoutez-moi, monsieur Lepic, vous allez voir comment je m'ai aveuglé.
--Il ne démarrera plus, dit madame Lepic.
En effet, l'aveugle se trouve mieux. Il raconte son accident, s'étire et fond tout entier. Il avait dans les veines des glaçons qui se dissolvent et circulent. On croirait que ses vêtements et ses membres suent de l'huile. Par terre, la mare augmente; elle gagne Poil de Carotte elle arrive:
C'est lui le but. Bientôt il pourra jouer avec.
Cependant madame Lepic commence une manoeuvre habile. Elle frôle l'aveugle, lui donne des coups de coude, lui marche sur les pieds, le fait reculer, le force à se loger entre le buffet et l'armoire où la chaleur ne rayonne pas. L'aveugle, dérouté, tâtonne, gesticule et ses doigts grimpent comme des bêtes. Il ramone sa nuit. De nouveau les glaçons se forment; voici qu'il regèle.
Et l'aveugle termine son histoire d'une voix pleurarde.