--Tu penses à moi quand tu me vois, dit M. Lepic.

Poil de Carotte voudrait répondre quelque chose d'affectueux. Il ne trouve rien, tant il est occupé. Haussé sur la pointe des pieds, il s'efforce d'embrasser son père. Une première fois il lui touche la barbe du bout des lèvres. Mais M. Lepic, d'un mouvement machinal, dresse la tête, comme s'il se dérobait. Puis il se penche et de nouveau recule, et Poil de Carotte, qui cherchait sa joue, le manque. Il n'effleure que le nez. Il baise le vide. Il tâche de s'expliquer cet accueil étrange.

--Est-ce que mon papa ne m'aimerait plus? se dit-il. Je l'ai vu embrasser grand frère Félix. Il s'abandonnait au lieu de se retirer. Pourquoi m'évite-t-il? Veut-on me rendre jaloux? Régulièrement je fais cette remarque. Si je reste trois mois loin de mes parents, j'ai une grosse envie de les voir. Je me promets de bondir à leur cou comme un jeune chien. Nous nous mangerons de caresses. Mais les voici, et ils me glacent.

Tout à ses pensées tristes, Poil de Carotte répond mal aux questions de M. Lepic qui lui demande si le grec marche un peu.

Poil de Carotte: Ça dépend. La version va mieux que le thème, parce que dans la version on peut deviner.

Monsieur Lepic: Et l'allemand?

Poil de Carotte: C'est très difficile à prononcer, papa.

Monsieur Lepic: Bougre! Comment, la guerre déclarée, battras-tu les Prussiens, sans savoir leur langue vivante?

Poil de Carotte: Ah! d'ici là, je m'y mettrai. Tu me menaces toujours de la guerre. Je crois décidément qu'elle attendra, pour éclater, que j'aie fini mes études.

Monsieur Lepic: Quelle place as-tu obtenu dans la dernière composition? J'espère que tu n'es pas à la queue.