Dès que grand Frère Félix et Poil de Carotte arrivent de l'institution Saint-Marc, madame Lepic leur fait prendre un bain de pieds. Ils en ont besoin depuis trois mois, car jamais on ne les lave à la pension. D'ailleurs, aucun article de prospectus ne prévoit le cas.
--Comme les tiens doivent être noirs, mon pauvre Poil de Carotte! dit madame Lepic.
Elle devine juste. Ceux de Poil de Carotte sont toujours plus noirs que ceux de grand frère Félix? Et pourquoi? Tous deux vivent côte à côte, du même régime, dans le même air. Certes, au bout de trois mois, grand frère Félix ne peut montrer pied blanc, mais Poil de Carotte, de son propre aveu, ne reconnaît plus les siens.
Honteux, il les plonge dans l'eau avec l'habileté d'un escamoteur. On ne les voit pas sortir des chaussettes et se mêler aux pieds de grand frère Félix qui occupent déjà tout le fond du baquet, et bientôt, un couche de crasse s'étend comme un linge sur ces quatre horreurs.
M. Lepic se promène, selon sa coutume, d'une fenêtre à l'autre. Il relit les bulletins trimestriels de ses fils, surtout les notes écrites par M. le proviseur lui-même: celle de grand frère Félix:
"Étourdi, mais intelligent. Arrivera." et celle de Poil de Carotte:
"Se distingue dès qu'il veut, mais ne veut pas toujours."
L'idée que Poil de Carotte est quelquefois distingué amuse la famille. En ce moment, les bras croisés sur ses genoux, il laisse ses pieds tremper et se gonfler d'aise. Il se sent examiné. On le trouve plutôt enlaidi sous ses cheveux trop longs et d'un rouge sombre. M. Lepic, hostile aux effusions, ne témoigne sa joie de le revoir qu'en le taquinant. A l'aller il lui détache une chiquenaude sur l'oreille. Au retour, il le pousse du coude, et Poil de Carotte rie de bon coeur.
Enfin, M. Lepic lui passe la main dans les "bourraquins" et fait crépiter ses ongles comme s'il voulait tuer des poux. C'est sa plaisanterie favorite.
Or, du premier coup, il en tue un.