—Oui, Mademoiselle, je me souviens de votre mère, et il me semble qu’elle revit en vous.
—Embrassez-la donc, elle aussi, dit Marthe en lui donnant ses joues à baiser.
Une intimité qui débutait ainsi pouvait se passer de plus amples préliminaires. Evrard n’avait pas eu le temps de s’asseoir, qu’il était déjà l’ami des jeunes filles autant que l’ami de la mère. Les heures s’écoulèrent en propos familiers. On laisse à penser si madame de La Varenne fit sonner les millions de son gendre! Marthe heureusement avait fini par s’emparer du colonel, qu’elle pressait de questions sur sa carrière militaire, sur l’Afrique, sur les Bédouins, sur les douars et sur les gourbis, sur les lions et sur les panthères. Evrard parla de son métier simplement. Il raconta ses expéditions sans se mettre en scène une seule fois, et mêla même à ses récits quelques histoires de panthères qui ravirent en admiration mademoiselle de Champlieu. Marthe ne comprenait plus l’existence que sous une tente, au pied de l’Atlas. Thérèse se taisait, mais elle ne se lassait pas de regarder le parrain de Paul. Qu’attendait-elle de lui? Que pouvait-il pour elle? Elle n’en savait rien, et pourtant, depuis qu’il était là, elle croyait sentir qu’elle avait un appui. Une voix secrète lui disait d’espérer, et la pauvre enfant espérait. Frêle espoir qu’un mot d’Evrard allait briser!
Après le dîner, on était rentré au salon. A mesure que le jour baissait, Marthe était devenue silencieuse, et Thérèse paraissait inquiète, agitée, comme si une même pensée les eût en même temps assaillies toutes deux. Elles se tenaient à l’écart et pressées l’une contre l’autre. Le colonel, tout en causant avec madame de La Varenne, ne les quittait pas des yeux. La journée tirait à sa fin. Thérèse demeurait immobile; son visage trahissait les angoisses, les hésitations d’un cœur aux abois. Marthe regardait d’un air préoccupé la cime des arbres qu’embrasaient les feux du couchant.
—Eh quoi! s’écria madame de La Varenne, vous arrivez à peine, et vous parlez déjà de partir! Ce n’est pas sérieux, j’imagine.
—C’est malheureusement très-sérieux, répondit Evrard. Je ne suis plus libre, j’ai donné rendez-vous à un jeune ami que j’emmène avec moi, et nous partons demain...
En prononçant ces mots, il s’était rapproché du groupe des jeunes filles, et il abaissait sur Thérèse un regard empreint d’une tendre pitié. Thérèse avait compris. Elle resta d’abord comme abîmée sous le coup des paroles qu’elle venait d’entendre, puis, se levant résolûment, elle saisit le bras de Marthe et l’entraîna hors du salon.
—Voici une belle soirée, dit Evrard après qu’il les eut vues s’enfoncer dans la profondeur d’une allée. Voulez-vous que nous fassions ensemble un tour de parc?
—Bien volontiers, répondit madame de La Varenne.
Elle s’enveloppa d’un châle, le colonel offrit son bras, et ils descendirent les degrés du perron. La soirée était belle en effet. Le soleil, près de disparaître, lançait ses flèches d’or à travers le feuillage. Il y avait des parties du parc encore inondées de clartés, et d’autres qui déjà se remplissaient d’ombre et de mystère. Les pinsons, les fauvettes, avant de regagner leurs nids, renforçaient leur ramage et faisaient en concert leurs adieux au jour qui finissait, tandis que les merles, habitués à siffler la diane et la retraite, traversaient les allées d’un vol effaré. On entendait au loin le mugissement des troupeaux qui rentraient aux étables, le chant des rainettes du côté de la pêcherie, tous les bruits, toutes les rumeurs qui s’élèvent le soir du fond des vallées. Ils marchaient à pas lents, en silence, et qui les eût vus cheminant ainsi côte à côte sous ces beaux ombrages aurait pu croire que leurs pensées suivaient le même cours, que c’étaient là deux âmes unies et confondues dans une commune émotion.