L’homme de guerre avait reparu tout entier, avec l’attitude, le geste et la voix du commandement. Madame de La Varenne subissait malgré elle l’autorité de sa parole et de son regard. Ils étaient arrivés dans une clairière, le crépuscule continuait le jour.

—Asseyez-vous, dit-il en lui montrant un banc au pied d’un hêtre.

Elle obéit, il prit place auprès d’elle, tira d’un portefeuille une lettre qu’il déplia, et il en commença ainsi la lecture:

«Paul, mon cher Paul, je t’aime et je te perds. Je t’aime...»

—Ah! malheureuse, ah! malheureuse enfant!... Devais-je m’attendre?... Donnez-moi cette lettre. Et, par un mouvement rapide, elle étendit le bras pour la saisir.

—Calmez-vous, dit Evrard, lui arrêtant la main.

—Vous prenez donc plaisir à me torturer! s’écria-t-elle avec désespoir.

—Non, calmez-vous. Cette lettre est l’expression des sentiments les plus honnêtes. Elle n’a pu sortir que d’une belle âme, il ne s’y trouve pas un seul mot dont puisse avoir jamais à rougir la personne qui l’a écrite.

Et il reprit:

«Paul, mon cher Paul, je t’aime et je te perds. Je t’aime et je te dis adieu. Pardonne-moi. Que pouvais-je, hélas! contre la volonté de ma mère? Je n’avais, pour résister, que mes larmes et mes prières; ma résistance est épuisée. Est-ce donc vrai, mon Paul? On nous sépare. Je ne sais pas ce que j’écris. Je suis brisée, j’ai la tête perdue. Ah! ma mère, que vous êtes cruelle! Rien n’a pu la fléchir, ni mes supplications, ni les révoltes de mon cœur, ni ma soumission désespérée. Elle jouit de mon sacrifice comme s’il ne me coûtait rien, elle triomphe, et moi je me meurs! Il paraît, mon ami, que la raison et la sagesse nous défendaient de nous aimer. Il paraît que nos projets d’union n’étaient qu’enfantillage et folie. Tu es trop pauvre, d’une naissance trop obscure. Voilà pourtant ce qu’on me dit! Trop pauvre, toi, d’une naissance trop obscure! Crois-tu du moins que ta pauvreté eût été ma richesse? Crois-tu que j’aurais été fière d’être ta femme, de porter ton nom? Crois-tu que c’eût été ma joie et mon orgueil de partager ta destinée, de m’appuyer sur toi, de tout devoir à ton travail? C’était mon espoir, et cet espoir dont se nourrissait ma jeunesse, il faut que je l’immole à des vanités que je ne comprends pas, il faut que je renonce au bonheur, parce que ma mère ne saurait accepter pour gendre qu’un gentilhomme. Quelle pitié!—Que vas-tu faire? Tu ne peux pas rester ici. Épargne-moi la honte de me marier près de toi, sous tes yeux. Va-t’en, va-t’en bien loin! Emporte avec toi toute mon âme. Je ne te reverrai plus, ami de mon enfance. Je ne te reverrai plus, cher compagnon de mes jeunes années. Adieu donc, pour toujours adieu! Ma pensée te suivra partout, tu ne cesseras jamais de l’occuper. Quoique absent de ma vie, c’est toi qui la protégeras. Ton souvenir sera ma sauvegarde, et si je vaux quelque chose, c’est à toi que je le devrai.»