A mesure que le colonel avançait dans cette lecture, madame de La Varenne avait passé de l’agitation la plus violente à une sorte d’apaisement farouche et qui touchait presque à la stupeur. On eût dit que chaque phrase lui apportait une révélation inattendue. L’étonnement, la confusion avaient éteint peu à peu la fièvre de son regard. Ses yeux s’étaient détachés du papier que lisait Evrard, et elle avait écouté jusqu’au bout, immobile, la tête basse.

—S’il restait quelques doutes dans votre esprit, la lettre est signée, dit le colonel après qu’il eut achevé de lire.

Madame de La Varenne, sans se retourner, prit silencieusement la lettre qu’il lui tendait, et elle la froissa dans sa main avec une sourde colère.

—Où voulez-vous en venir? demanda-t-elle enfin d’une voix frémissante. Je vous ai écrit cette lettre; que prétendez-vous en conclure? Me faites-vous un crime de ne plus penser ni sentir comme je pensais et sentais il y a vingt ans? L’autorité de ma mère me semblait tyrannique alors. Je trouve aujourd’hui qu’elle était légitime; à mon tour je suis mère. Est-ce ma faute si j’ai vécu? Ne tenez-vous aucun compte de l’expérience?

—L’expérience!... C’est vous qui l’invoquez! repartit Evrard avec brusquerie. Eh bien! parlez, que vous a-t-elle appris? Vous êtes mère, et vous avez vécu, dites-vous; quelles leçons avez-vous retirées de la vie? La route où vous avez marché vous a-t-elle conduite au bonheur? Le mariage que vous avez fait a-t-il réussi à ce point que vous deviez pousser votre fille dans la même voie, la livrer aux mêmes hasards?

—Le mariage que j’ai fait a eu du moins cet avantage qu’il n’a été pour moi la source d’aucune déception. Connaissez-vous beaucoup de mariages d’inclination dont vous pourriez en dire autant?

—Et c’est vous!... Ah! misère! s’écria le soldat en se frappant le front. Il vient donc fatalement une heure où l’on ne se souvient plus de sa jeunesse que pour la renier et pour l’outrager! Jeune, on se brise contre l’obstacle, et plus tard on devient soi-même l’écueil où se brise à son tour la génération qui nous suit. Elle ne finira donc jamais cette éternelle et lamentable histoire! Ce sera donc toujours et toujours à recommencer!

—Vous préféreriez qu’on abandonnât la jeunesse à ses entraînements? Vous voudriez que la raison et l’expérience ne fussent plus que les humbles servantes de toutes ses fantaisies?

—Je voudrais que la raison se montrât clémente aux passions généreuses, et qu’au lieu de les opprimer, elle se contentât de les gouverner. Je voudrais que l’expérience eût une âme, qu’elle se souvînt des larmes qu’elle a coûtées, et qu’il fût permis à ceux qui viennent après nous d’achever le rêve que nous n’avons pu qu’ébaucher. Je voudrais que le soir n’insultât pas au milieu du jour, que le milieu du jour ne blasphémât pas le matin. Je voudrais enfin que la foi, l’enthousiasme, le désintéressement, tous les sentiments élevés, toutes les nobles aspirations, véritables présents du ciel, ne fussent pas condamnés à s’appeler éternellement les illusions de jeunesse.

—Qu’est-ce qui vous prend? A qui en avez-vous? s’écria madame de La Varenne avec un mouvement d’épaules. On jurerait, à vous entendre, qu’il s’agit ici du sort des empires. Pour quelques églogues qui se terminent en élégies, est-ce la peine de crier si haut? Parce que toutes les amourettes n’aboutissent pas nécessairement au mariage, faut-il désespérer de l’humanité et lui jeter un linceul sur la face? Eh bien! oui, nous nous sommes aimés, nous avons eu tous deux notre petit roman. Nous n’en sommes morts ni l’un ni l’autre, et je vous retrouve en fin de compte colonel, officier de la Légion d’honneur et assez bien portant, il me semble.