—Si je n’en suis pas mort, dit Evrard, c’est que j’en ai vécu, c’est que ce petit roman a été la grande histoire de ma vie, c’est que j’ai respecté ma douleur, c’est que j’en ai fait un refuge. Voilà pourquoi je ne suis pas mort, voilà comment j’ai pu sauver mon cœur! Mais vous qui avez cherché dans le monde l’oubli de ce que vous aviez souffert, vous qui, pour tromper le vide et le désœuvrement de votre âme, l’avez ouverte à toutes les vanités vulgaires, vous êtes morte, oui, morte, entendez-vous? Il ne reste plus rien de vous, il ne reste plus rien de la Julie que j’ai tant aimée. Que faisiez-vous tandis que je demeurais fidèle à votre souvenir? Que faisiez-vous tandis qu’au bivac, sous la tente, à travers les balles, vous étiez la compagne invisible de ma destinée? Quand vous êtes devenue libre, votre pensée, que je devais toujours occuper, s’est-elle tournée un seul instant vers moi? Vous êtes-vous jamais souciée de savoir si j’existais encore? Tout à l’heure, en me revoyant, avez-vous senti quelque chose du passé remuer et tressaillir en vous? En vous retrouvant avec moi dans ce parc, avez-vous eu un moment d’émotion? Cette lettre qui ne m’avait jamais quitté a-t-elle éveillé en vous un autre sentiment que le dépit ou la colère? Et vous raillez maintenant! Le poëme de votre jeunesse, l’amour, ses joies, ses désespoirs, tout cela n’est plus à vos yeux qu’un roman banal et sur lequel il sied de s’égayer un peu! C’en est trop à la fin! Il y a vingt ans aujourd’hui, je vous obéissais, je partais, nous nous disions un dernier adieu. C’était là, tout près, par une soirée pareille à celle-ci. Vous ne vous en souvenez pas? Vous avez oublié vos sanglots et vos larmes?... Eh bien, venez! s’écria-t-il avec emportement, je vais vous rendre la mémoire.

Et, lui saisissant violemment le bras, il l’entraîna vers la pêcherie. Quelques instants après, ils s’arrêtaient à la petite porte du parc. La porte était toute grande ouverte, et aux dernières lueurs du crépuscule ils pouvaient voir encore distinctement ce qui se passait à vingt pas de là, de l’autre côté de l’enclos. Paul et Thérèse étaient assis l’un près de l’autre sur un banc de pierre au bord de l’étang. Ployée par la douleur, Thérèse avait laissé tomber sa tête sur l’épaule de Paul, qui lui tenait les mains, et ils pleuraient. Marthe, debout, versait aussi des larmes.

—Regarde-les, Julie! dit Evrard d’une voix attendrie. Ils sont jeunes, ils sont charmants tous deux. La vie s’ouvrait devant eux pleine d’espoir et de promesses. Ils s’aimaient comme nous nous aimions, et voilà pourtant qu’ils se disent adieu, ils vont se séparer comme nous! Regarde, Julie, c’est ta fille, c’est ton unique enfant, l’enfant que tu as failli perdre. Vois qu’elle est encore délicate et frêle! Ne crains-tu pas que le chagrin ne la tue?

Elle était sans mouvement, sans voix. Evrard, d’un œil avide, épiait sur ses traits le réveil de son cœur; mais rien ne trahissait ce qui se passait en elle. Paul venait de se lever. Thérèse restait assise et affaissée sur elle-même. Marthe l’entourait de ses bras. On entendait dans le silence du soir un bruit de sanglots étouffés.

—Venez, mon ami, dit enfin madame de La Varenne.

Et ils se dirigèrent vers le bord de l’étang, aussi calmes en apparence que s’ils avaient été attendus. Thérèse s’était levée en les apercevant. Pleins de trouble et de confusion, les enfants, comme trois coupables, se taisaient et baissaient les yeux.

—Ma Thérèse, il est trop tard pour rester au bord de l’eau, dit madame de La Varenne. Tes mains sont brûlantes, tu as un peu de fièvre. La soirée est fraîche, il faut rentrer, chère petite.

Et, retirant son châle, elle en couvrit sa fille avec la plus tendre sollicitude.

—Je sais que vous partez demain, monsieur Paul. Vous allez en Afrique, le colonel vous emmène avec lui. C’est bien à vous d’être venu dire adieu à vos amies. Je n’oublierai jamais les témoignages de sympathie que j’ai reçus de vous avant même de vous connaître; je me rappellerai toujours avec émotion l’intérêt si touchant que vous avait inspiré la maladie de ma chère fille. Thérèse, je veux que notre voisin emporte un petit souvenir de toi. Donne-lui la bague que j’ai mise à ton doigt quand tu étais encore enfant.

Thérèse toute tremblante essaya d’ôter la bague de son doigt; mais, si mince que fût le doigt, il eût fallu le couper pour avoir la bague.