Le charme était rompu. Abd-er-Rhaman fut plus désenchanté encore le lendemain et les jours suivants. Il rechercha la société de ses compagnons et son ennui s'accrut sous l'influence du leur. Beaucoup d'ailleurs ne quittaient plus leurs demeures de perle creuse. Le Prophète lui-même, très sombre depuis qu'il n'avait plus d'infidèles à combattre, vivait dans une réclusion absolue; et il y avait des siècles qu'on ne l'avait vu sortir de son palais aux soixante-dix mille pavillons.
Mais, si tristes que fussent les hommes, les femmes l'étaient bien plus encore; et elles l'étaient presque dès leur arrivée; car leur part était beaucoup moins grande aux jouissances divines. Les houris ne leur étaient d'aucun usage; elles ne trouvaient en entrant au paradis personne à aimer et personne qui les aimât; et elles n'avaient guère d'autre occupation que de gémir sur la destinée qui voulait qu'elles fussent délaissées dans le monde d'en haut par les mêmes maris qui les avaient emprisonnées dans celui d'en bas.
Et, si sombres que fussent les femmes, les bêtes admises dans le jardin l'étaient bien davantage. La chamelle du prophète Saleh, toujours accroupie à terre, levait à peine sur les passants sa tête dédaigneuse et bizarre; et le chien Ar-Rakim semblait se divertir moins encore que pendant les trois cent neuf années qu'il resta couché, les pattes étendues, à l'entrée de la caverne des Sept-Dormants. La Fourmi elle-même, la bonne et sage fourmi qui fit compliment à Soléïman, et lui offrit une cuisse de sauterelle, avait fini par se lasser d'emplir toujours ses caves pour des hivers qui n'arrivaient point. Elle avait pris en dégoût ce monde où l'on n'avait rien à faire, et ces élus toujours inoccupés; et quand Abd-er-Rhaman voulut lier conversation avec elle, elle secoua sa petite tête, et s'éloigna sans répondre.
Ainsi tout était morne au septième ciel, les hommes, les femmes et les bêtes; et tous les soirs la voix, qu'Abd-er-Rhaman trouvait maintenant lugubrement ironique, faisait retentir dans l'immensité du jardin ces paroles invariables:
«Voilà le paradis qui vous fut promis en récompense de vos œuvres!»
IX
Cependant Abd-er-Rhaman avait retrouvé au paradis son plus cher ami d'enfance, Salah-ben-Hassein; et il s'entretenait souvent avec lui. Salah était à la fois l'être le meilleur et le plus savant qu'il eût connu sur terre. Un soir, ils se promenaient de long en large sous les arbres éternels, le long des éternels pavillons de perle creuse; et pour la centième fois ils parlaient de leur ennui.
—Est-ce donc là tout? dit Abd-er-Rhaman; et l'homme ne peut-il espérer après sa mort, que ce paradis ou celui de Jésus?
—Non, ce n'est point tout, répondit Salah, et il t'aurait suffit de te convertir à d'autres religions pour être conduit à d'autres cieux. Comme tu as passé le pont Sirath pour venir ici, tu aurais pu passer le pont Tchinevad pour aller au Behescht des Parsis, et le Pont-de-Bambou pour aller au paradis des Formosans. Si tu avais partagé le rêve de Kalmoucks, tu pourrais contempler aujourd'hui le dieu Altangatufun, qui a le corps et la tête d'un serpent et les quatre pattes d'un lézard; et si tu t'étais imaginé un jour que le vrai pût être dans les cultes informes de peuplades plus sauvages encore, il te serait loisible maintenant de visiter les lieux vagues et terribles où vivent et règnent les êtres monstrueux rêvés par les nègres du Darfour et par les hommes à demi singes qui font leurs demeures sur les arbres des forêts d'Australie.