Brusquement, un jet de flamme s'élança du gouffre, pareil à un grand oiseau rouge. À cette lueur subite, Abd-er-Rhaman vit une lame mince et tranchante comme celle d'un rasoir, qui partait du sol mystérieux où il se trouvait, et qui s'allongeait sur le gouffre à perte de vue. Malgré lui, il songea au nouveau pont El-Kantara que les Roumis ont jeté sur le Rummel: ce support sommaire lui en fit apprécier l'asphalte, et cet éclairage initial lui en fit regretter les réverbères. C'était l'endroit terrible, tel que l'ont décrit Yahia-ben-Salem et Mohammed-ben-Abdallah. Ce pont était le pont Sirath, et ce gouffre le Gehennam.

On lui prit la main, et il suivit l'ange qui l'avait prise. L'ange l'amena au bord du pont de Sirath et l'y fit marcher, tandis que lui-même se tenait à sa droite, suspendu dans le vide. Abd-er-Rhaman avança: le pont tranchant ne lui meurtrit point les pieds, et il ne trébucha point dans l'abîme. Trois grandes flammes rouges, semblables à la première, lui montrèrent tour à tour, en des visions soudaines, les trois pavillons redoutables. Il les dépassa tous trois sans tomber, le premier parce qu'il n'avait blasphémé ni Allah ni le Prophète, le second parce qu'il n'avait point fait de mal aux hommes, et le troisième parce qu'il n'avait point négligé les ablutions ni le jeûne.

Quand Abd-er-Rhaman fut au bout du pont, l'ange le laissa seul, et il se trouva devant une porte immense, qui s'ouvrit d'elle-même à deux battants. Il était dans le premier ciel, dont les murailles sont d'argent fin et qu'habitent les Anges-Animaux. Chacun de ces anges a la forme d'une espèce de bêtes terrestres, et préside à ses destinées; l'ange des rats a la taille de nos éléphants, et celui des éléphants la hauteur de nos palais. Les uns hurlent et les autres sifflent; beaucoup s'entre-poursuivent et s'entre-fuient; et, toujours traqué par l'Ange-des-Loups, l'Ange-des-Moutons bêle et court lamentablement, et depuis des siècles n'a point cessé de bêler ni de courir. Abd-er-Rhaman ne fit que passer dans cette ménagerie; et il traversa cinq autres cieux sans s'y arrêter davantage. Il y vit des pierres précieuses et de l'or,—trop d'or et de pierres précieuses,—des pavés de rubis, des colonnes d'émeraude et des boiseries de santal, et beaucoup d'autres choses resplendissantes, monotones et inutiles. Et la route commençait à lui sembler longue, lorsqu'il arriva enfin au septième ciel.

Au moment où il entrait dans le jardin, son corps, qui était nu, se trouva tout à coup vêtu d'une longue robe de soie verte, et dès ses premiers pas, il sentit que l'atmosphère seule pénétrait tout son être d'une béatitude divine.

Ce qu'est ce lieu, aucune langue humaine ne saurait le dire. C'est le jardin des délices, le grand jardin éternellement vert, que des rivières blanches arrosent de lait, et que des fleuves rouges arrosent de vin; c'est la retraite apaisée et radieuse où le ciel n'est qu'un sourire, où le vent n'est qu'un parfum et où la terre n'est qu'une fleur; c'est l'endroit unique qui comble avant qu'ils ne soient formés tous les désirs des yeux et tous les rêves de l'âme; c'est la demeure bénie, ineffable et suprême, où celui qui s'est penché pour ramasser un caillou tient dans sa main une perle, où celui qui s'est arrêté pour écouter le gazouillement d'un oiseau entend la chanson d'un génie, où celui qui a levé le bras pour cueillir une grenade voit la grenade cueillie se transformer en femme. Et ce paradis est l'œuvre d'un rêve opposé en tout à celui des Chrétiens: l'homme en le créant a bien vu qu'entre Dieu et lui, c'est lui qui est le faible, et que le faible a droit à l'égoïsme; et sans chercher à faire quelque chose pour l'Éternel, avec une hardiesse d'enfant, il a signifié à l'Éternel de tout faire pour lui. Là, le but poursuivi n'est pas la gloire du Créateur, mais le bonheur de la créature; les choses ne sont point tournées vers le Tout-Puissant pour lui chanter des louanges dont il n'a que faire, mais vers les atomes pour leur donner la joie dont ils ont tant besoin; et loin que l'homme doive se détacher de sa personne pour se donner à Dieu, il semble que ce soit Dieu lui-même qui se multiplie sous toutes les formes sensibles afin de se donner à l'homme.

Ça et là, des bienheureux étaient couchés nonchalamment au pied des arbres, les uns seuls, et les autres avec des femmes sans voile, aux yeux noirs, qu'Abd-er-Rhaman comprit être des houris. Deux anges vinrent au-devant du tâleb, et le conduisirent sous l'immense arbre El-Mentaha. Là était dressée une longue table faite d'un seul diamant; et, autour de cette table, des milliers de bienheureux, tous vêtus de longues robes vertes qui les rendaient pareils vaguement à de grands perroquets, adossés tous sur de larges sièges de repos près de houris aux yeux noirs, mangeaient dans des plats d'argent des choses inconnues sur terre, et buvaient l'eau de Selsibil dans des coupes d'or. Abd-er-Rhaman ne trouva point à ces élus un air aussi allègre qu'il s'y attendait, et il pensa qu'ils étaient bien difficiles. Puis l'eau de Selsibil l'emplit d'une grande joie, et il ne s'inquiéta plus de ce que ressentaient les autres.

Les serviteurs étaient des génies adolescents, dont les regards se voilaient si joliment sous leurs cils longs qu'ils donnaient envie de les baiser tous. Abd-er-Rhaman prit une orange dans un bassin d'argent que lui présenta un de ces génies; et en ouvrant le fruit, il en vit sortir une manière de jouet vivant qui grandit en un instant jusqu'à devenir une femme plus belle que tous les désirs. Quand la nuit descendit, tendre et divine, il se retira avec sa compagne dans un pavillon fait d'une perle creuse; et, comme il en passait le seuil, il entendit retentir à travers le jardin une grande voix qui lui sembla comme l'écho de l'allégresse qui chantait dans son cœur. C'était la voix mystérieuse qui chaque soir fait entendre aux élus ces paroles:

—«Voilà le paradis qui vous fut promis en récompense de vos œuvres!»

Pendant beaucoup de jours, la promenade dans le jardin l'emplit du même bien-être, l'eau de Selsibil lui donna le même enivrement, et les vierges célestes lui inspirèrent la même ardeur. Bien des soirs encore il rentra dans sa perle creuse avec quelque houri d'une des quatre espèces qui sont au ciel. Puis arriva le dénoûment fatal: un jour, il eut moins de goût pour les ombrages, et moins d'empressement à boire l'eau merveilleuse; et le soir, il dut s'avouer qu'il était las des vierges rouges autant que des blanches, et des vierges jaunes autant que des vertes.

Abd-er-Rhaman, ce soir-là, se promena seul, à travers les allées sombres, et il chercha à s'expliquer l'inquiétude qui l'oppressait. En y songeant, il lui sembla que c'était de la plénitude même de sa satisfaction que venait tout son mal. Il aurait voulu qu'il lui manquât au moins une chose, pour la désirer ou pour la chercher, pour connaître encore la volupté de rêver ou la ressource d'agir. Mais la jouissance était toujours là, implacable, et elle supprimait tout à elle seule. Elle rendait le rêve impossible et l'action inutile. Elle tuait l'un et faisait avorter l'autre. Aussi, l'âme d'Abd-er-Rhaman se vidait peu à peu de toute pensée, et en même temps il sentait s'amasser et s'agiter en lui une force toujours inemployée, parce qu'il ne trouvait jamais de résistance au dehors; et il résultait de là un double tourment. Même sur terre, on se fût lassé d'une telle vie; on devait s'en lasser plus sûrement et plus vite encore au ciel. Sur terre, on change sans cesse, et on voit tout changer autour de soi; on a envie de se retenir à tout, parce que tout passe et qu'on se sent passer aussi; et on s'attache d'autant plus aux choses qu'on peut craindre à chaque instant de se les voir arracher violemment, et qu'en tout cas on les sent vous échapper un peu chaque jour. Mais ceux qui sont au paradis sont les habitants fixes d'un monde fixe; et leur vie est pareille à une horloge arrêtée. Ils savent que pendant des siècles ils doivent conserver le même âge et posséder les mêmes bonheurs; et ils se désintéressent vite d'une aussi monotone félicité. L'homme se dit qu'il voudrait posséder à jamais ce plaisir qu'il saisit un instant, qui se dérobe aussitôt et qu'il s'épuise à poursuivre ici et là; et le petit chat songe aussi qu'il voudrait bien tenir pour toujours ce ruban bleu qu'on agite de côté et d'autre devant lui, et qui le fait tant courir. Mais qu'on donne au chat le ruban immobile entre ses pattes, et à l'homme le bonheur immobile au paradis, et tous les deux auront tôt fait de s'en lasser. Abd-er-Rhaman en était là. Sa faculté de jouissance avait eu beau s'agrandir à son entrée au ciel, elle n'était pourtant pas devenue infinie, car aucune des facultés d'un être limité ne peut être sans limites; et la continuité du plaisir avait assez vite rassasié ses sens et refroidi son âme.