Songes-y, en effet: le bonheur qu'ils avaient rêvé ne consistait que dans le calme et dans la mémoire de leur existence terrestre. Que dirais-tu de l'homme qui jetterait un verre d'eau rougie de vin dans un tonneau, puis dans le Tibre, et qui croirait que le tonneau d'abord, et le fleuve ensuite, en vont prendre la couleur et le goût? Ils étaient pareils à cet insensé, eux qui jetaient, pour l'occuper, dans l'éternité vide, composée de myriades et de myriades d'années, leur misérable, vie d'un jour, avec les soucis qui avaient suffi pour la remplir. Aussi, quelle grandissante déception dans le cœur de ces élus! Il leur fallait nourrir de longs siècles de rêve avec le souvenir de quelques courtes années d'action; leur pensée leur apparaissait plus mesquine, à mesure que le temps qu'ils avaient pour s'y livrer devenait plus long; le contenu semblait de plus en plus disproportionné, en égard au contenant; l'existence élyséenne n'était qu'une rallonge toujours plus inutile et plus insipide à l'existence terrestre; et ceux-mêmes qui avaient trouvé le plus intéressant de vivre finissaient par trouver fastidieux d'avoir vécu. Achille après dix siècles de conversations avec Patrocle sur leurs dix années de combat devant Troie, n'était pas moins exaspéré par l'ennui que Tantale par la soif; Didon, depuis mille ans qu'elle ne faisait autre chose que de songer à la trahison d'Enée, était aussi lasse de rouler ses souvenirs en son cœur qu'Ixion de tourner sa roue devant ses pas; et les poètes eux-mêmes, les poètes divins dont a parlé Virgile, couchés sur les gazons éternels, se laissaient aller à une oisiveté morne, et prenaient en dégoût leur lyre et leur art, lassés qu'ils étaient de se réciter leurs anciennes chansons, et ne trouvant point de matière à en composer de nouvelles, parce que les choses autour d'eux restaient toujours les mêmes.

Nous aussi, nous sommes destinés à disparaître avec tout ce qui nous entoure; et cette disparition, qui sera complète le jour où il n'y aura plus une âme chrétienne chez les vivants d'en bas, nous y marchons graduellement à mesure que la foi diminue parmi eux. Jadis, aux temps où j'arrivai ici, nous avions tous des corps matériels et tangibles, et c'était avec de lourdes clés, en fer véritable, que Pierre faisait tourner sur ses gonds la porte énorme du paradis. Mais maintenant, nous sommes, comme tu le vois, très semblables à des ombres; à travers la porte, devenue transparente, on aperçoit distinctement le vide extérieur; deux ou trois seulement d'entre nos saints ont conservé leurs auréoles; et les feux mêmes de l'enfer sont devenus beaucoup plus supportables qu'ils n'étaient il y a cinq cents ans.

C'est ainsi, ô Abd-er-Rhaman, que nous, qui sommes ici depuis longtemps, de siècle en siècle nous nous sentons décroître et mourir, tels que des restes de feu qui s'éteignent dans la cendre, ou que des flocons de neige qui se fondent sur les eaux. De corps que nous étions, nous sommes devenus fantômes; ces fantômes deviendront fumée, et cette fumée deviendra néant. Et loin d'accuser le destin, nous le remercions d'en avoir disposé ainsi, de n'avoir pas voulu que nous fussions châtiés éternellement de la niaiserie de notre rêve mystique, et de nous avoir réservé pour l'avenir le repos que nous aurions dû lui demander dès l'abord...

De tels discours n'étaient point pour remettre la joie au cœur d'Abd-er-Rhaman; et la tristesse du tâleb ne fit en effet que grandir.

Du reste, il n'avait qu'à vouloir pour changer de séjour; et ce privilège était fort envié des autres élus, de ceux-là surtout que le scrupule avait fait vivre dans la continence. Comme, à sa place, ils se seraient hâtés d'échanger les mornes plaisirs de ce paradis de fantômes contre les solides jouissances du jardin de Mahomet! Ils le lui disaient, et ils le regardaient avec un sourire triste et jaloux, car aucun regret n'égale en amertume celui des élus qui n'ont pas aimé. Abd-er-Rhaman, lui aussi, avait idée que la société des houris lui serait de plus de ressources que celle de ces ombres désolées. Il se décida à partir. Une grande foule l'accompagna par curiosité jusqu'à la porte. Il cria: «Azraël!»

Azraël est un ange fort occupé; mais il se déplace si rapidement qu'il semble participer à l'ubiquité divine. En une seconde, il fut près d Abd-er-Rhaman; une seconde plus tard tous les deux avaient disparu. Ce passage de l'ange noir donna à toutes les âmes qui étaient là un peu de divertissement et d'oubli. On s'amusa un instant dans le paradis chrétien: et cela fit que l'on s'y ennuya beaucoup plus après.


VIII

Abd-er-Rhaman avait été étourdi par la rapidité du vol d'Azraël. Quand il reprit connaissance, il n'avait plus près de lui l'ange noir.

Il n'était plus au pays des fantômes, et il n'était plus un fantôme lui-même. Son corps était redevenu matériel, et ses pieds reposaient sur un terrain solide. Du reste, la nuit était profonde autour de lui. Un vent chaud lui frappait la face, et il le sentait venir de l'ouverture d'un gouffre très proche. Il sentait aussi qu'il n'était point seul en ces ténèbres silencieuses, mais entouré de beaucoup d'êtres qui comme lui se taisaient et attendaient comme lui: et cette pensée lui fit peur.