Abd-er-Rhaman se fatigua de regarder toutes ces belles ombres. Il alla contempler Dieu, et s'en fatigua de même. Cela aussi était toujours la même chose; et d'ailleurs, on ne voyait que très vaguement.
Ses frères les bienheureux l'occupèrent plus longtemps. Leur foule était curieuse, en effet, parce qu'elle était étrangement mêlée. S'il y en avait parmi eux dont le visage exprimait une douceur ineffable, il y en avait d'autres, en grand nombre, dont l'aspect était rébarbatif et le regard patibulaire. Abd-er-Rhaman apprit que c'étaient des voleurs et des faussaires, des chourineurs et des assassins, des tueurs de femmes et de petits enfants, à qui la peur avait donné au dernier moment le repentir et la foi, et qui avaient reçu les sacrements avant de marcher au supplice. La calme existence du paradis n'avait pu modifier leur traits; la férocité y subsistait, quelque peu atténuée peut-être et plus vague, comme sur le visage d'un monstre endormi. Abd-er-Rhaman n'aimait point se trouver face à face avec un de ces élus; il sentait bien, à la façon dont ils fixaient sur lui leurs yeux troubles, qu'ils n'avaient au fond rien perdu de leurs instincts d'autrefois; et il ne pouvait s'empêcher de songer que si les Esprits eussent été assez matériels pour donner et recevoir des coups, le paradis du doux maître Galiléen eût eu besoin d'une police bien vigilante pour ne point devenir tout à fait inhabitable aux gens pacifiques.
Cependant, Abd-er-Rhaman, maintenant que ses oreilles s'habituaient au retentissement de la musique céleste, commençait à percevoir des bruits lointains qui ne l'avaient point frappé jusque-là. Il entendait comme une grande rumeur, interminable et gémissante, et plus triste que la voix du vent lorsqu'il s'engouffre dans les cheminées, ou que celle de la mer quand elle se brise sur les grèves. Il demanda ce que c'était; on le lui dit. Cette rumeur lointaine était composée de millions de sanglots et de cris de rage; et c'était la plainte des chrétiens morts coupables suivant leur doctrine, et que faisait hurler les tortures de l'enfer. Ces damnés n'étaient point tous de grands criminels. Un des élus avaient parmi eux ses deux frères, et il conta leur histoire à Abd-er-Rhaman. C'étaient deux catholiques fervents. Le premier avait toujours vécu en honnête homme, mais il était mort subitement au milieu d'une nuit d'amour illégitime; le second avait toujours vécu en homme de bien, mais il avait péri de mort violente le lendemain du premier vendredi où il avait négligé l'abstinence prescrite; et, tous les deux subissaient maintenant les tourments que, pendant leur vie, ils avaient cru réservés à l'homme en de tels cas.
Ces récits, et cette rumeur lamentable entendue au loin, mirent au cœur d Abd-er-Rhaman une grande tristesse et une grande pitié; mais cette pitié et cette tristesse elles-mêmes ne suffirent bientôt plus à l'occuper; et il sentit s'alourdir peu à peu sur sa pensée le poids d'un immense ennui.
Alors il interrogea les autres bienheureux, et il s'aperçut qu'ils étaient tous possédés d'un ennui égal, que tous étaient accablés de la monotonie de leur bonheur, et qu'il n'y avait point un seul d'entre eux qui ne fût rassasié de contempler toujours le même ange, indéfiniment multiplié, et d'entendre chanter toujours les mêmes vers, aux sons éternels de la harpe et du psaltérion.
—Mon fils, lui disait un jour un vieillard à longue barbe blanche, on me nommait autrefois Raban-Maur, et j'étais célèbre pour ma tristesse autant que pour mon savoir entre tous les moines de l'abbaye de Fulda. Mais, si triste que j'ai été sur terre, je le suis devenu bien davantage encore depuis mille ans que j'habite au ciel. Ma fatigue a été en grandissant de siècle en siècle, et elle est aujourd'hui sans bornes. Depuis longtemps j'ai perdu le courage de me plaindre et d'errer de l'un à l'autre, comme tu fais dans l'inquiétude de ton inaction. Je ne m'éloigne plus de ce siège où tu me vois; j'y passe des jours sans faire un mouvement et des mois sans me lever. Ma seule consolation est de songer que ces choses ne doivent pas durer toujours, et mon seul souci de mesurer le temps qu'elles peuvent mettre encore à finir.
—Hé quoi! dit Abd-er-Rhaman, n'es-tu point immortel, et le paradis doit-il finir un jour?
Le vieillard leva la tête et le regarda, puis il reprit, laissant tomber de ses lèvres les paroles abondantes, monotones et froides, comme le ciel laisse tomber les neiges, sans les hâter ni les ralentir, avec un air d'inconsience et d'ennui:
—Chacun des paradis et des enfers est comme la projection d'un rêve humain sur le mur de l'abîme; mais pour enfanter un enfer et un paradis, il ne suffit point d'un élan parti d'une âme et d'un rayon sorti d'un œil; une croyance qui n'a qu'un fidèle ne produit qu'un fantôme inconsistant et qu'une insaisissable ébauche; et tout rêve solitaire est un rêve perdu. Lorsqu'une doctrine n'est partagée que par un très petit nombre d'hommes, ses adhérents se trouvent à leur mort dans le vide et dans le noir, au milieu de vagues linéaments sans matière et sans forme; et comme c'est une loi de la nature que tout être s'identifie avec le milieu où il est jeté, eux-mêmes s'évanouissent aussitôt et rentrent au Néant. Mais quand beaucoup d'yeux humains sont fixés à la fois sur le même rêve, tous les rayons sortis de ces yeux se réunissent et se fécondent mutuellement; le rêve se condense et devient réalité; et ceux qui y ont cru pendant qu'ils vivaient en jouissent pleinement dès qu'ils sont morts. C'est ce qui nous est arrivé, à nous tous qui sommes ici. Prends-y bien garde, pourtant: ni ces choses, ni ces êtres, ni ces harpes, ni ces anges, rien de ce que tu vois n'a un principe propre d'existence, et ne saurait durer par soi-même; rien de tout cela ne peut subsister si le rêve qui l'a créé ne continue à l'entretenir. Or, ni toi ni moi nous ne rêvons plus, ni personne d'entre nos compagnons: car la possession tue le désir; et commencer à jouir, c'est finir de rêver. Il faut donc que ce soit le rêve des hommes terrestres qui, en se continuant sans trêve, alimente la réalité de ce qui nous entoure, et cela est ainsi en effet. Vois ce trône où je suis assis; considère ces anges qui passent devant nous: ces objets, qui te semblent exister par eux-mêmes, reçoivent à tout moment leur existence de l'extérieur. Ainsi, lorsque tu étais sur la terre, tu regardais le disque de la lune, et tu ne t'apercevais point qu'il ne brillait que par une suite ininterrompue de rayons qui lui venaient du soleil. Que le soleil pâlisse, et la lune deviendra moins brillante; que le soleil s'éteigne, et la lune disparaîtra à son tour. De même, les paradis et les enfers perdent de leur consistance à mesure que la croyance dont ils procèdent s'affaiblit parmi les hommes, et quand une religion meurt, le même jour qui la voit s'éteindre sur terre voit aussi disparaître dans l'au-delà les derniers vestiges de ce qu'elle y avait créé. Et c'est la destinée des damnés comme des élus de suivre le lieu qu'ils habitent dans ses vicissitudes, et de l'accompagner dans sa disparition.
Voilà comment beaucoup de paradis et d'enfers ont péri tour à tour, et comment il ne reste plus rien du Valhalla des Scandinaves, ni de l'Amenthès des Égyptiens. Les Champs-Elysées aussi et le Tartare des vieux païens se sont évanouis dès qu'ils n'ont plus eu de croyants sur la terre, et avec eux ceux qui les habitaient sont rentrés dans le néant. Et vraiment les innocents n'en ont pas été moins joyeux que les coupables, ni les bienheureux moins satisfaits que les condamnés.