—Abd-er-Rhaman, dit-il, sache enfin qu'aucune religion n'est plus vraie que les autres, parce que toutes sont également, vraies à la fois. Toutes les croyances de l'homme enfantent leurs objets. Le paradis et l'enfer de Jésus existent vraiment pour les chrétiens, et vraiment aussi le Jardin et la Géhenne de Mahomet pour les musulmans. La réalité dans l'au-delà se modèle pour chacun de vous sur le songe qu'il a fait sur terre; et c'est de ce que vous avez rêvé pendant la vie que se compose votre destin après la mort. L'homme qui a cru à une religion l'a rendue vraie pour lui en y croyant; et il est jugé par elle. S'il est digne de récompense d'après son système, il jouit précisément du bonheur qu'il a espéré; s'il est digne de punition d'après sa doctrine, il subit précisément les tortures dont il a eu peur. Or tu as vécu d'une vie innocente et candide entre toutes, et jusque dans la vieillesse ton âme est restée blanche comme celle d'un petit enfant. En même temps, plus avisé que tous les autres hommes, tu as fait deux rêves, tu as accompli d'un cœur soumis les prescriptions matérielles de deux religions, et au dernier moment au moins tu as eu un élan de foi sincère vers chacune d'elles. Après une vie comme la tienne, celui-là est en règle avec Christ qui réclame les sacrements chrétiens, et qui invoque avec foi le nom du Sauveur; celui-là est en règle avec Mahomet qui reçoit la bénédiction musulmane, et qui invoque avec foi le nom du Prophète. Tu es également pur, ô Abd-er-Rhaman, soit qu'on te juge par l'une ou par l'autre de tes deux croyances; et c'est pourquoi tu peux maintenant choisir entre deux façons d'être heureux à jamais.
Abd-er-Rhaman, immobile dans les airs entre ses deux compagnons, regardait la terre tout en écoutant Raphaël, et se taisait. Quand il releva la tête pour parler, sa décision était prise; il allait choisir d'entrer dans le paradis de Mohammed. Mais il regarda Raphaël avant de répondre, et soudain il changea de pensée. Raphaël était très beau et le regardait très doucement. Abd-er-Rhaman demanda au bel ange de le conduire dans le paradis de Jésus.
—Soit, dit Azraël souriant à son tour. Mais si jamais tu te fatigues du bonheur qu'il va t'offrir, viens seulement à la porte de son paradis et appelle-moi. Je te conduirai dans le jardin du prophète.
VII
C'était un lieu séduisant au premier abord que celui où Raphaël conduisit Abd-er-Rhaman. Des trônes y étaient disposés en nombre infini; chaque élu en avait un qui lui était assigné, et Abd-er-Rhaman eut le sien comme les autres.
D'abord, il resta longtemps à sa place, immobile et comme en extase. Des milliers d'anges et de bienheureux chantaient des hymnes au Très-Haut, en s'accompagnant sur la harpe et sur le luth. Leurs instruments rendaient des sons bien autrement harmonieux que ceux des instruments terrestres de même nature, et leur chant était plus doux mille fois que n'est ici-bas celui de la calandre ou du rossignol. Si Abd-er-Rhaman eût connu l'Empyréologie et le traité des Occupations des Saints, il eût sûrement avoué sans difficulté que la musique céleste méritait le bien qu'en dit Henao, et que les voix des élus n'étaient point indignes des éloges qu'en fait Henriquez.
Cependant, peu à peu, le ravissement se dissipa, et Abd-er-Rhaman n'éprouva plus qu'un plaisir assez calme. Il en vint même à se sentir un peu lassé par tant de musique; il lui semblait que si on eût interrompu le concert un moment, il en eût joui davantage ensuite. Mais le concert du paradis ne s'interrompt jamais: de loin en loin, un chœur de chérubins se substitue à un chœur de séraphins; des bienheureux viennent prendre la place d'autres bienheureux fatigués; et c'est tout. Le nombre des exécutants reste toujours le même, et le bruit qu'ils font n'augmente ni ne décroît, car il serait peu séant de chanter tantôt plus haut et tantôt plus bas une gloire qui ne peut ni diminuer ni grandir, et d'adresser un hommage changeant à Celui qui ne change jamais. C'est le Zabour du saint roi David que les phalanges célestes chantent ainsi en chœur; quand on est arrivé à la fin du vieux recueil, on revient tout de suite au commencement; et il n'y a point de raison pour que cela finisse.
Le lieu, d'ailleurs, offrait d'autres ressources. Abd-er-Rhaman se mit à errer à travers le paradis, suivant des yeux les anges qui glissaient de tous côtés, légèrement vêtus de longues robes blanches, avec des ceintures d'or et des étoiles vertes.
Les anges sont fort beaux, et le jésuite Crasset ne s'est point avancé trop en écrivant qu'il y a grand plaisir à les voir, et que rien parmi nous n'approche de leur beauté. Malheureusement, comme un ange n'est point agité d'émotions diverses, on ne voit point non plus d'expressions différentes se succéder sur son visage; et sa beauté immobile est plus semblable à celle d'une figure peinte qu'à celle d'un être vivant. En outre, comme dans l'âme de tous les anges habitent des vertus identiques, un charme identique aussi est répandu sur leurs traits, et il arrive qu'ils se ressemblent tous, et qu'après en avoir vu un on peut se dispenser de regarder tous les autres. Ils sont divisés en neuf chœurs, il est vrai; mais rien n'est semblable à une Puissance comme une Principauté, et, quelque attention qu'on y mette, on n'arrive pas toujours à distinguer clairement une Domination d'une Vertu-des-Cieux.