III
C'était bien dans cette maison, en effet, que soixante ans plus tôt le viel Abd-er-Rhaman avait été à l'école pour la première fois, avec une foule d'autres enfants à la tête rasée, gravement vêtus déjà du burnous blanc à capuchon, pareils à de petites caricatures gracieuses et solennelles.
Abd-er-Rhaman était un enfant aux cheveux blonds et aux yeux bleus, un de ces Berbères dont le type témoigne clairement d'anciennes immigrations celtiques dans l'Afrique du Nord. De tous les écoliers qui venaient là il était le plus curieux de savoir. Aussi, plus tard, il étudia sous bien d'autres maîtres, et il apprit bien d'autres choses. Et comme il était riche, parvenu à l'âge d'homme, il ne fut point forcé de pratiquer un métier pour vivre, et pendant de longues années il continua paisiblement ses lectures et ses études.
Mais les Français entrèrent un jour à Constantine, et ces nouveaux venus firent perdre à Abd-er-Rhaman toute la paix de son esprit. Son éducation les lui faisait haïr, et cependant on ne sait quelle sympathie l'attirait vers eux. Il apprit leur langue et lut leurs livres. Jusque-là, il avait cru au Koran d'une foi absolue; même il avait à peine imaginé qu'on pût n'y point croire. Sans doute, il avait de tout temps connu des juifs; mais les juifs n'étaient pas pour lui des hommes. Les chrétiens le troublèrent profondément. Leurs opinions s'emparèrent de sa pensée, et n'en sortirent plus. Chaque jour il conçut quelque doute nouveau; et à la fin il ne resta presque plus rien en lui de la foi du temps jadis.
IV
Ce soir-là le vieux tâleb était plus que jamais tourmenté par ses doutes; et c'est pourquoi le désir lui était venu de revoir la maison où, tout enfant, il avait commencé à apprendre la parole du prophète. Mais cette vue ne fit que l'attrister davantage, et, en reprenant sa marche, il ne put s'empêcher de retomber dans ses réflexions.
Avant de sortir, il avait relu la belle et étrange page du Koran sur Marie, mère de Jésus: "Fais mention de Myriam quand elle s'éloigna de sa famille, et qu'elle se dirigea du côté oriental..." Malgré lui, il songeait à cet Aïssa que les juifs avaient crucifié et qu'adoraient les chrétiens. Ne pouvait-il être vraiment le fils de Dieu? D'après le Koran même, un ange annonça sa naissance à Myriam, et elle le conçut par une opération surnaturelle. Allah avait-il jamais autant fait pour un autre prophète? Et une telle faveur ne révélait-elle pas un être unique, supérieur à tout le reste des hommes?
La mission de Mohammed, après tout, n'était pas si bien prouvée. Lui-même dans le Koran déclarait à vingt reprises qu'il n'avait pas reçu d'Allah le don des miracles. Aïssa le possédait, lui. Il guérissait les lépreux et les aveugles de naissance; et même, avec un peu de boue, il façonna un oiseau qui se mit à voler.