Passe encore qu'Allah eût refusé le don des miracles à Mohammed; mais lui avait-il vraiment accordé celui de connaître l'avenir? Les prédictions du prophète ne se vérifiaient plus. "Si les infidèles vous combattent, avait-il dit, ils ne tarderont pas à prendre la fuite; ils ne trouveront ni secours ni protecteur." Or, les chrétiens avaient vaincu les croyants dans presque toutes les batailles; ils étaient en Afrique depuis cinquante ans, et on n'espérait point les en chasser de sitôt. La parole de Mohammed était donc convaincue de fausseté,—à moins pourtant qu'Allah ne voulût, en donnant la victoire aux chrétiens, punir son peuple de ses fautes, ou peut-être éprouver sa fermeté dans la foi.
Comment sortir de tous ces doutes? Plus Abd-er-Rhaman méditait, plus il lui semblait difficile de décider entre les deux religions. La question était grave, pourtant. L'Évangile le menaçait de l'enfer s'il doutait de la divinité de Jésus; le Koran le menaçait du Gehennam s'il ne croyait point à la mission de Mahomet.
En songeant à tout cela, le vieux tâleb continuait sa promenade. Rien ne le rappelait au logis, car jamais il n'avait pris de femme, et il n'était attendu que de ses serviteurs. Aussi, du quartier Arabe, il monta jusqu'à la rue Nationale, et de la rue Nationale jusqu'à la rue de France. C'était, en un quart d'heure, passer, pour ainsi dire, d'un monde à un autre. Tout à l'heure, dans les ruelles barbares, voisines du ravin, il eût pu se croire encore aux temps de son enfance, ou même, s'il eût voulu, au siècle du Sultan Haroun-er-Raschid. Maintenant, il était, dans une ville tout européenne. Les Français, toujours pressés d'aller on ne sait où, le coudoyaient sur l'asphalte du trottoir, éclairé par des réverbères disposés à distances égales. Au milieu du brouillard, brillaient les étalages des "magasins de nouveautés" et les bocaux rouges et verts des pharmacies à l'instar de Paris. Il arriva sur la place Nemours. Des nacres stationnaient devant le théâtre. Comme c'était l'entr'acte, il y avait foule sur les marches de l'édifice, inauguré depuis peu. Une grande affiche rouge lui apprit qu'on représentait Madame Favard.
Il sentait obscurément une corrélation entre sa destinée et celle de cette Constantine où il avait toujours vécu. Depuis l'arrivée des Roumis, elle avait autant changé que lui et il avait autant changé qu'elle. Comme son esprit, après avoir été jadis simple et harmonieuse, elle était aujourd'hui troublée et composite; et les choses nouvelles, en se substituant çà et là, aux choses anciennes avaient produit dans les rues de la ville le même mélange incohérent et disparate que dans le cerveau du tâleb.
Il se promena longtemps dans la rue de France, bien que le brouillard et le froid eussent encore augmenté. Quand il reprit enfin le chemin de sa maison, la nuit était déjà avancée. Le silence était absolu. Seulement, dans les sombres ruelles, on entendait de loin en loin le «ahan» rythmé d'un boulanger arabe, qu'on pouvait voir travailler, demi-nu, en regardant à travers les planches mal jointes du hânoutt.
V
Le lendemain, le vieil Abd-er-Rhaman ne put se lever. Il avait trop prolongé sa promenade nocturne. Une pleurésie se déclara, et s'aggrava jusqu'à ne plus laisser d'espoir.
Abd-er-Rhaman, étendu sur son lit, très sombre, ne répondait pas même aux paroles d'encouragement de ses serviteurs, et des quelques amis qui venaient le voir. Maintenant qu'il se sentait mourir, ses incertitudes lui revenaient plus poignantes. Il était moins tourmenté par la douleur que par le doute; il avait moins peur de la mort que de la vie future.
Enfin, un soir, comme il était au plus mal, le domestique mulâtre qui le veillait le vit sourire tout à coup. Le vieillard avait trouvé un moyen d'assurer son salut, en dépit de ses doutes, un expédient à la fois subtil et naïf, comme ceux des enfants ou des sauvages.