—Frach, dit-il, envoie quelqu'un me chercher le premier prêtre de la grande mosquée des chrétiens; et surtout, qu'on veille bien à ce que personne ne le voie entrer.

Lorsqu'il fut seul avec le prêtre, Abd-er-Rhaman lui déclara qu'à son lit de mort, il entendait embrasser la foi chrétienne. Après quelques interrogations, le prêtre le jugea digne de recevoir les sacrements; il le baptisa et le fit communier.

—Mon fils, lui dit-il ensuite, ayez confiance en Christ, car c'est lui le maître qui paie l'ouvrier de la dernière heure à l'égal de ceux de la première, et c'est lui le berger qui se sent plus de tendresse pour la brebis retrouvée que pour celles qui sont toujours restées au bercail.

—Frach, dit Abd-er-Rhaman, dès que le prêtre l'eut quitté, commande qu'on m'aille chercher l'iman de la mosquée de Sidil-Akdar.

Lorsque l'iman fut près de lui, Abd-er-Rhaman lui déclara qu'il mourait en fidèle croyant, et lui demanda la bénédiction mahométane.

—Mon fils, lui dit l'iman, je te connais. Tu n'es pas un de ces musulmans livrés aux vices qui subiront pendant sept mille ans les tourments du Gehennam, avant de pénétrer dans le jardin des bienheureux. Tu ne t'es pas adorné au vin ni aux boissons fermentées; tu as observé les jeûnes, les prières et les ablutions; tu as fait l'aumône aux prêtres et aux pauvres: tu jouiras de la récompense que tes œuvres t'ont méritée. Je te bénis au nom du Clément et du Miséricordieux, et de Mohammed qui est son prophète!

Et, avant de sortir, il étendit solennellement ses deux mains au-dessus de la face pâle et décharnée du mourant.

Pendant les heures qui suivirent, le vieux tâleb, qui s'affaiblissait de plus en plus, adressa tour à tour des prières ferventes à Aïssa et à Mohammed. Cette nuit-là, par un prodige unique, il eut vraiment deux croyances, absolues toutes les deux: car il ne les comparait plus et ne s'arrêtait plus à leurs contradictions: il se contentait de songer séparément à chacune d'elles, et d'y adhérer de toutes les forces de son âme.

Un grand frisson le traversa, et il connut qu'il allait mourir. Il se souleva à demi sur sa couche, et il eut encore la force de se recommander à voix haute à ses deux maîtres, en un double élan de foi et d'amour:

—Sidi Aïssa, prends pitié de moi au moment où je vais paraître devant Dieu dont tu es vraiment le fils!—Sidi Mohammed, ne m'abandonne pas au moment où je vais être jugé par Allah, dont tu es vraiment le prophète!