Je vais chez le boulanger prendre un petit pain d'un sou où je mords comme un chien.
Chez le marchand de vin du coin, je demande un canon de la bouteille.
Oh! ce verre de vin frais, cette goutte de pourpre, cette tasse de sang!
J'en eus les yeux éblouis, le cerveau lavé et le coeur agrandi. Cela m'entra comme du feu dans les veines. Je n'ai jamais éprouvé sensation si vive sous le ciel!
J'avais eu, une minute avant, envie de me retraîner jusqu'à la cour des Messageries, et de redemander à partir, dussé-je étriller les chevaux et porter les malles sous la bâche pour payer mon retour. Oui, cette lâcheté m'était passée par la tête, sous le poids de la fatigue et dans le vertige de la faim. Il a suffi de ce verre de vin pour me refaire, et je me redresse droit dans le torrent d'hommes qui roule!
Un accident vient d'arriver. On court. Je m'approche. Un cheval s'est abattu, une charrette cassée. Il faut relever un timon, hueho! Ils n'y arrivent pas. Je m'avance et me glisse sous le timon. Il m'écrase, je vais tomber broyé. Tant pis je ne lâcherai pas!— et la charrette se relève.
Ce qu'il m'est revenu de confiance en moi pour avoir eu le courage de ne pas lâcher quand je croyais que j'allais être tué sur place sans bruit, sans gloire, je ne puis l'écrire et quand à côté de moi ensuite on eut l'air de croire que c'était mon coup d'épaule qui avait enlevé le morceau, alors quoique je singeais la modestie et fisse l'hypocrite, je crus que j'allais étouffer d'orgueil.
Il me reste douze sous. Il est deux heures de l'après-midi.
J'ai les pieds qui pèlent, je n'ai pas aperçu Torchonette chez les fruitières.
Que devenir?