Et je rédige la chronique du grand monde pour vingt francs par mois d'argent comptant, rubis sur l'ongle, qui ne doivent pas un sou à personne, puis le tailleur m'habille, le bottier me chausse, le chemisier m'enchemise. Je suis couvert de parfums! Mais je ne mange que des conserves!

Le journal n'en est pas à m'ouvrir les portes des restaurants. Les restaurants ne tiennent pas à être annoncé dans la Gazette du Grand Monde. S'il y en a quelques-uns qui s'y risquent, c'est le Rédacteur en chef qui en profite. Mais il y a surtout une raison grave pour que je ne fréquente pas les Maison Dorée, ni _Brébant _ni le Grand 16 du Café Anglais.

Dans mes chroniques je jette les louis par les fenêtres comme des haricots, je sable le champagne comme un Russe, je raie avec un diamant les glaces des cabinets à la mode et je parle de mon grand trotteur, une sacrée bête, pardon M. le Comte, dont je ne peux pas venir à bout.

Si j'allais dans les restaurants bien, le patron me montrerais aux viveurs en disant: «Voilà le Vicomte de ***» et il faudrait tenir le dé, raconter mes bonnes fortunes et faire vingt-cinq louis sur la main du Grand-chose ou de la Petite Machin, et se déboutonner, nom d'un gentilhomme!

Je ne puis pas me déboutonner, nous n'avons pas encore mis la main sur un marchand de bretelles qui voulût se faire annoncer, et j'ai fait des bretelles avec des ficelles, nouées au bouton. C'est même gênant quelquefois.

Je n'ai que la ressource du comestible en boîtes. Nous avons une annonce d'un sardinier qui n'est pas chien avec moi pourvu que je parle de lui dans ma chronique. C'est assez difficile, je suis forcé d'inventer des histoires tirées d'une longueur. C'est généralement un fils de famille qui s'est engagé et qui revient en congé. Sur le boulevard un de ses amis l'accoste.

«Tiens déjà caporal!

—Oui mon cher, la sardine! La sardine comme celle que nous mangions quand je finissais mon oncle! la sardine régence, la sardine du grand monde, la sardine (ici le nom du sardinier). Maintenant, termine-t-il avec un éclat de rire, la sardine Bugeaud…»

Et pour les timbales de thon?

«Qui est-ce qui donne le ton maintenant? Voilà dix mois que je n'ai pas quitté le château!