Une jeune fille, qui n'a pas encore ôté son corset devant moi, vient s'asseoir à mes côtés et m'embrasse à pleine bouche.
«On dit que tu te bats. Si tu meurs, tu auras toujours eu ce baiser; et si tu veux, je couche avec toi cette nuit.»
Elle a une fleur sur l'oreille. Elle la détache et me la donne.
«Tiens, si tu es tué, on t'enterrera avec.»
Et de rire!
Elle ne croit pas, personne ne croit, par ce temps tiède, dans le cabaret joyeux, sous ce ciel ouaté de blanc, à la cruauté d'un duel sans pitié. Et cela m'irrite et m'exaspère! Ils pensent donc que je suis de ceux qui envoient des témoins pour rire. Ils ne devinent donc pas ce que je vaux et ce que je veux; ils ne sentent donc pas l'homme qui poursuit son but aveuglément, et qui pour l'atteindre est plus heureux que mécontent d'être le héros d'une sanglante tragédie!
Ils ont parlé de me conduire au tir. Pourquoi? Qu'ai-je besoin de savoir si je suis adroit ou non? Je m'en soucie comme de rien. Je ne me demande même pas si je serai le blesseur ou le blessé, si je serai tué ou si je tuerai.
J'ai écrit dans ma tête depuis longtemps, comme avec la pointe d'un clou, que je devais être brave, plus brave que la foule, que cette bravoure serait ma revanche de déshérité, mon arme de solitaire.
J'ai averti mes témoins qu'on ne tirerait pas au commandement, mais qu'on marcherait l'un sur l'autre en faisant feu à volonté.
De cette façon, même atteint, je pourrai arriver assez près de
Legrand pour le descendre.