«Mais il y a du comédien dans tout cela. Je me dis en l'écoutant qu'il laisse son coeur chez lui et qu'il n'est plus ici qu'un instrument qui veut sonner, vibrer comme à l'orchestre d'un théâtre.

—C'est ce qu'il faut pour l'acoustique de la bataille, a dit à côté de moi un gars qui n'a pas l'air d'un gobeur pourtant, ses gestes muets se rencontrent quelquefois avec les miens pour exprimer du désappointement quand montent les nuages de cendres.

«Le mot m'a frappé, je comprends ce qu'il signifie: les acteurs antiques avaient un masque, il faut peut-être que la voix de ce lutteur soit conduite comme une voix de comédien, traînante maintenant, brusque ensuite, sifflante à ce moment, caverneuse à cet autre, mais ces sonorités de masque vibrent à faux dans mon oreille de convaincu. Tant pis si l'acoustique révolutionnaire veut cela! Il faut qu'on me dise que c'est utile pour la foule. Cependant elle est faite de trois mille Vingtras cette foule et tous ces Vingtras-là ne peuvent pas se sacrifier chacun en particulier à un Vingtras à grosse tête qui n'a qu'à acclamer et à applaudir!

«Enfin j'en veux à cet homme dont les livres m'enfièvrent, d'avoir à cette table où il est assis un geste qui vient de la phrase et non de la pensée; d'avoir une voix qui prend des temps au lieu de s'abandonner, qui est plus bizarre que chaude, une pantomime excessive des lèvres c'est une voix de tête, ça, ce n'est pas une voix de coeur.» [7] Société secrète, fondée en 1836 par Blanqui, dont les membres jouèrent un rôle actif durant la Révolution de Février. [8] Société secrète qui eut un rôle déterminant dans la préparation de l'insurrection de Juillet 1830 et de la Révolution de 1848. [9] Rock: Arthur Ranc (1831-1908), l'un des fondateurs de la Ligue des Droits de l'Homme. [10] Variante du manuscrit:

«Le fils n'a rien de tout cela. Je ne sais pas s'il a pu échapper complètement à l'influence de tant de gouttes et de tant de larmes, de tant de piété et de café? Je ne jurerais pas qu'il n'a pas pris un peu de l'odeur de la bouilloire catholique, et qu'il ne trempe pas son doigt avec un reste de religion dans ce bénitier de famille et ce gloria d'église. Mais il n'en est pas moins une plante d'homme, libre et forte, qui toute imprégnée qu'elle puisse être d'une odeur de cierge, ne repousse pas la chicorée qui pousse près de lui, et se moque qu'il y ait des Pinauds de l'impiété!» [11] Variante du manuscrit:

«…Mais je ne connais pas ce sourire!

«C'est que je ne l'avais pas jadis. J'avais le rire aigu et dur, quand il venait dans nos discussions échauffées et brutales. Je n'ai pas encore eu ce luxe du bien mis et de l'argent en poche depuis que je suis au monde, été à l'aise dans mes habits ni dans mon coeur! Toujours la peur des plis dans le dos ou le soucis de la quinzaine à payer. J'en vieillissais de dix ans quand j'étais en retard de trois jours pour cette quinzaine. Dix ans de plus ça me devait donner l'air vieux! Les plis dans le dos me faisaient venir des rides sur le front. Puis la politique! Ranc arrivant, le canon, la boue, le silence… N'y pensons pas! Je veux aujourd'hui vivre comme l'arbre qu'on a emmailloté de toile et cravaté de fer et qu'on a tout d'un coup déshabillé, dont on a cassé le tuteur. Il se redresse et s'étire et il boit par toutes ces feuilles l'air et le soleil. Moi aussi! Je veux boire l'air et le soleil.» [12] Général grec, 253-184 av. J.C., dont la statue est aux Tuileries. [13] Variante du manuscrit:

«Je respire mieux maintenant que je n'ai plus devant moi comme toutes ce nuits dernières, cette tête blême et la figure du bourreau. Ces nuits-là et les jours passés m'auront servi. J'ai vu, vu à ne pas s'y méprendre, j'ai vu que tout espoir était perdu, irrémédiablement perdu, qu'il n'y avait plus de parti républicain, plus de trace de colère, plus de chance de révolte, on a arraché tout cela du sol. Rock espère, me dit: «Attends.» Je sens, je sais qu'il faudra attendre le temps d'avoir des cheveux gris. Mais je n'ai plus foi dans le triomphe—et il n'y a plus qu'à vivre, à couler sa vie bêtement, tristement jusqu'au moment où elle sera prise par la maladie plutôt que par le combat— j'en tremble! Je comprends que tu te saoules, Dutripond!» [14] Étoffe de laine, rase et brillante. [15] Vallès a supprimé la description de Monnain du manuscrit:

«Le rédacteur en chef est un ancien élève de l'École Normale, un tantinet ivrogne. C'est dans un café, je crois, que le directeur l'a rencontré, dans un café où il était en train de se saoulôter. On a lié connaissance entre deux carafons et c'est là qu'il a été décidé qu'on fonderait la revue. Elle se ressentira de son origine et l'on boira toujours un petit peu dans les bureaux, toujours un petit peu, et quelquefois énormément.

«C'est drôle comme Monnain, qui a eu des prix de version grecque, ressemble peu à un Grec! Il a toujours son col de travers, un lorgnon qui ballote, le chapeau en arrière, il se balance en marchant, quand il n'a pas bu; il se balance sans marcher quand il a bu. Il a le nez pointu, la bouche fine, le menton en galoche, c'est un fils de paysan, bien sûr, il a même du faraud de village dans ses cravates qui sont à pois quelquefois et il nasille comme un maître d'école. C'est un échappé des champs que l'odeur de l'encre a grisé d'abord, le parfum d'un petit succès ensuite. Il a écrit un article qui a fait du bruit. Il vit sur ce bruit là, mais il n'en a pas gardé une vanité gênante. Ce qu'il aime le plus, ce n'est pas la gloire, c'est d'être un peu parti, c'est de siroter des bonnes petites liqueurs dans un café en fumant un cigare qui lui pique la langue. Il préférerait un café où l'on ne recevrait pas la revue mais où la chartreuse serait bonne. Il me paraît drôle ce normalien qui a si peu de tenue, ce prix du grand concours qui, quand on lui demande s'il se rappelle qui eut le prix de grec cette année là, répond qu'il ne s'agit pas de ces bêtises et qu'il faut boire de ce quidam dont on a vidé une fiole l'autre soir…