J'ai bien eu comme une lueur de remords, mais Adolphe n'est pas mon ami, une connaissance du Quartier latin, voilà tout.

Elle est de la campagne et nous parlons ruisseau, cerises du jardin, bout de prairie, nous parlons du foin et des mûres.

«Tiens, sais-tu pourquoi je t'aime! Je t'aime parce que tu aurais fait un beau bouvier.»

Je ne sais si je dois être fier ou fâché, mais j'éprouvais à l'écouter et à l'embrasser le plaisir que j'éprouvais à sentir l'odeur de miel et à frotter mon nez contre des feuilles vertes.

Je vais quelquefois au bal, je m'y bats toujours. Une fois lancé, dès que je ne veille plus sur moi, j'arrive à la sauvagerie des gestes, au vertige de la brutalité. Dès que je ne suis plus poli, je suis casseur, violent, aveugle. Dans les poussées, je trouve une joie bestiale, j'entre dans le tas comme un ours fou de raisin. C'est la revanche des écrasements paternels, de l'emmaillotage de famille, je me détends dans les querelles de toute la force de ma haine contre les roulées que j'ai reçues par respect filial, contre les avanies que j'ai subies de disciples à maître. Et je me suis fait presque une popularité de batailleur dans ces bals.

Au fond d'une cour, rue Saint-Honoré, dans une caverne où l'on danse aussi et où Matoussaint m'a amené, j'ai laissé mon paletot, ma chemise, presque ma peau entre les mains de quatre hommes à qui j'ai voulu tenir tête. On m'avait appelé provincial et enfoncé mon chapeau sur les yeux. Provincial, c'est que j'en avais l'air sans doute et voilà bien pourquoi je tapais si fort, c'était de la honte dans la fureur! ce coup pour la honte, celui-ci pour la fureur, et les deux sentiments se mêlant, des camarades s'en mêlaient aussi, on s'était roulé dans la poussière!

On m'a battu pendant toute mon enfance, cela m'a durci la peau et les os,—point le coeur, je ne pense pas! mais je trouve je ne sais quelle joie féroce à m'aligner avec les fanfarons de vigueur.

À ceux qui ont eu la folie de me provoquer, je crie:

«Mais vous ne savez donc pas que j'ai dû me laisser rosser pendant dix ans… que les commandements de Dieu et de l'Église le voulaient… Je m'en serais bien moqué, mais si j'avais crié trop fort, on aurait destitué papa… Allons, rangez-vous, que je le corrige, ce fou qui me cherche querelle, à moi, l'échappé des mains paternelles!… J'ai dix ans de colère dans les nerfs, du sang de paysan dans les veines, l'instinct de révolte… Je ne voudrais pas être méchant, mais j'ai à faire sortir les coups que j'ai reçus… Ne me touchez pas! Prenez garde!… Laissez-moi, vous dis-je! j'ai trop d'avantage sur vous!»

Autant je suis brutal avec qui effleure ma douleur ou ma fierté, avec qui veut prendre la succession du père Vingtras pour le coup de poing, autant je suis humble et routinier avec les camarades.