«Jacques, j'ai reçu une lettre de ton père, qui décide que nous retournerons à Nantes pour que tu prépares ton baccalauréat avec lui.»

Je n'y pensais plus. J'étais dans la révolution jusqu'au cou, et j'aimais Paris maintenant. Cette imprimerie!… Puis nous avions été manger des_ ordinaires_ dans des crèmeries, où il venait des ouvriers qui avaient appartenu aux Saisons et qui avaient été mêlés à des émeutes.

La blouse et la redingote s'asseyaient à la même table et l'on trinquait.

Le dimanche, nous allions dans une goguette, _la Lyre chansonnière _ou les Enfants du Luth: je ne me rappelle plus bien.

Je m'ennuyais un peu quand on chantait des gaudrioles; mais on disait tout à coup: «C'est Festeau, c'est Gille.» Et il me semblait entendre dans le lointain la batterie sourde d'un tambour républicain; puis la batterie était plus claire, Gille entonnait, et cette musique tirait à pleines volées sur mon coeur.

Je ne sais pas cependant si je ne préfère pas aux chansons qui parlent de ceux qui vont se battre et mourir, les chansons de batteur de blé ou de forgeron, qu'un grand mécanicien, qui a l'air doux comme un agneau, mais fort comme un boeuf, chante à pleine voix. Il parle de la poésie de l'atelier,—le grondement et le brasier,—il parle de la ménagère qui dit: «Courage, mon homme, —travaille,—c'est pour le moutard.»

À ce moment, le chanteur baisse la voix. «Fermez la fenêtre», dit quelqu'un. Et l'on salue au refrain:

Le drapeau que le peuple avait à Saint-Merry!

Il y a de la révolte au coin des vers.—Moi, j'en mets du moins, moi qui, hier, ai ouvert l'Histoire de dix ans, qui n'en suis plus à 93. J'en suis à Lyon et au drapeau noir. Les tisseurs se fâchent, et ils crient: Du pain ou du plomb!

«Jacques, c'est lundi que nous partirons pour Nantes.»