«Il ne faut pas que les enfants aient de volonté; ils doivent s'habituer à tout.—Ah! les enfants gâtés! Les parents sont bien coupables qui les laissent faire tous leurs caprices…»

Je dis: «Oui, m'man», de façon qu'elle croie que c'est non, et je me laisse habiller et sermonner en rechignant.

Je descends dans la ville.

Je ne m'arrête pas au Martouret, parce que ma mère peut me voir des fenêtres de notre appartement, perché là-haut au dernier étage d'une maison, qui est la plus haute de la ville.

Je fais le sage et le pressé en passant sur le marché; mais, dans la rue Porte-Aiguière, je m'abrite derrière le premier gros homme qui passe, et j'entre dans la cour de l'auberge du Cheval-Blanc.

De cette cour, je vois la rue en biais, et je puis dévorer des yeux la devanture du bourrelier, où il y a des tas de houppes et de grelots, des pompons bleus, de grands fouets couleur de cigare et des harnais qui brillent comme de l'or.

Je reste caché le temps qu'il faut pour voir si ma mère est à la fenêtre et me surveille encore; puis, quand je me sens libre, je sors de la cour du Cheval-Blanc et je me mets à regarder les boutiques à loisir.

Il y a un chaudronnier en train de taper sur du beau cuivre rouge, que le marteau marque comme une croupe de jument pommelée et qui fait «dzine, dzine», sur le carreau; chaque coup me fait froncer la peau et cligner des yeux.

Puis c'est la boutique d'Arnaud, le cordonnier, avec sa botte verte pour enseigne, une grande botte cambrée, qui a un éperon et un gland d'or; à la vitrine s'étalent des bottines de satin bleu, de soie rose, couleur de prune, avec des noeuds comme des bouquets, et qui ont l'air vivantes.

À côté, les pantoufles qui ressemblent à des souliers de Noël.