Ma mère me l'a dit soixante fois depuis quinze jours.
«C'est la fête—de—ton—père.»
Elle me le répète d'un ton un peu irrité; je n'ai pas l'air assez remué, paraît-il.
«Ton père s'appelle Antoine.»
Je le sais, et je n'éprouve pas de frisson; il n'y a pas là le mystérieux et l'empoignant d'une révélation. Il s'appelle Antoine, voilà tout.
Je suis sans doute un mauvais fils.
Si j'avais du coeur, si j'aimais bien mon père, ce qu'elle dit me ferait plus d'effet. Je me tords la cervelle, je me frappe la poitrine, je me tâte et me gratte; mais je ne me sens pas changé du tout, je me reconnais dans la glace, je suis aussi laid et aussi malpropre. C'est pourtant sa fête, samedi.
«As-tu appris ton compliment?»
Je me trouve un peu grand pour apprendre un compliment,—je ne sais pas comment j'oserai entrer dans la chambre, ce qu'il faudra dire, s'il faudra rire, s'il faudra pleurer, si je devrai me jeter sur la barbe de mon père et la frotter en y enfonçant mon nez— bien rapproprié, par exemple!—s'il sera filial que j'appuie, que j'y reste un moment, ou s'il vaudra mieux le débarrasser tout de suite, et m'en aller à reculons, avec des signes d'émotion, en murmurant: «Quel beau jour!» À ce moment-là, je commencerai:
«Oui, cher papa…»