«Le papier comme ceci, le pot de fleurs comme cela, tu t'avances…»
Je m'avance et je casse deux vases qui figurent le pot de fleurs; —c'est quatre gifles, deux par vase.
Il est temps que le beau jour arrive: la nuit, je rêve que je marche pieds nus sur des tessons et qu'on m'empale avec des rouleaux de papier à compliment, ce qui me fait mal!
L'achat du pot provoque un grand désordre sur la place du marché. Ma mère prend les pots et les flaire comme du gibier; elle en remue bien une centaine avant de se décider, et voilà que les jardiniers commencent à se fâcher!—elle a dérangé les étalages, troublé les classifications, brouillé les familles; un botaniste s'y perdrait!
On l'insulte, on a des mots grossiers pour elle—et même pour son fils—qu'on ne craint pas d'appeler «aztèque» et avorton. Il est temps de fuir.
Au bout de la place, ma mère s'arrête et me dit:
«Jacques, va-t'en demander au gros—celui qui est au bout, tu sais,—s'il veut te donner le géranium pour onze sous.»
Il faut que je retourne dans cette bagarre, vers ce gros-là; c'est justement celui qui m'a appelé «avorton».
J'en ai la chair de poule. J'y vais tout de même; j'ai l'air de chercher une épingle par terre; je marche les yeux baissés, les cuisses serrées, comme un ressort rouillé qui se déroule mal, et j'offre mes onze sous.
Il a pitié, ce gros, et il me donne le géranium sans trop se moquer de moi. Les autres ne sont pas trop cruels non plus, et je puis rejoindre ma mère avec cette fleur, emblème de notre allégresse: