L'autorité, par privilège spécial, consentait-elle donc à lui épargner les ennuis d'une visite?… Estimait-on ce comte d'Artigas un trop haut personnage pour contrarier sa navigation, ne fût-ce qu'une heure?… C'eût été invraisemblable, puisque, tout en le tenant pour un étranger, menant la grande existence des favorisés de la fortune, personne ne savait, en somme, ni qui il était, ni d'où il venait, ni où il allait.
La goélette poursuivit ainsi sa route d'une allure gracieuse et rapide sur les eaux calmes du Pamplico-Sound. Son pavillon, — un croissant d'or frappé à l'angle d'une étamine rouge, flottant à sa corne, — se déployait largement sous la brise…
Le comte d'Artigas était assis, à l'arrière, dans un de ces fauteuils d'osier, en usage à bord des bâtiments de plaisance. L'ingénieur Serkö et le capitaine Spade causaient avec lui.
«Ils ne se pressent pas de nous honorer de leur coup de chapeau, messieurs les officiers de la marine fédérale, fit observer l'ingénieur Serkö.
— Qu'ils viennent à bord quand ils le voudront, répondit le comte d'Artigas du ton de la plus complète indifférence.
— Sans doute, ils attendent l'Ebba à l'entrée de l'inlet d'Hatteras, observa le capitaine Spade.
— Qu'ils l'attendent», conclut le riche yachtman. Et il retomba dans cette flegmatique insouciance qui lui était habituelle. On devait croire, d'ailleurs, que l'hypothèse du capitaine Spade se réaliserait, car il était visible que l'Ebba se dirigeait vers l'inlet indiqué. Si le Falcon ne se déplaçait pas encore pour venir la «raisonner», il le ferait certainement lorsqu'elle se présenterait à l'entrée de la passe. En cet endroit, il lui serait impossible de se refuser à la visite prescrite, si elle voulait sortir du Pamplico-Sound pour atteindre la pleine mer.
Et il ne paraissait point, au surplus, qu'elle voulût l'éviter en aucune façon. Est-ce donc que Thomas Roch et Gaydon étaient si bien cachés à bord que les agents de l'État ne pourraient les découvrir?… Cette supposition était permise, mais peut-être le comte d'Artigas eût-il montré moins de confiance s'il eût su que l'_Ebba _avait été signalée d'une façon toute spéciale au croiseur et aux chaloupes de douane.
En effet, la venue de l'étranger à Healthful-House n'avait fait qu'attirer l'attention sur lui. Évidemment, le directeur ne pouvait avoir eu aucun motif de suspecter les mobiles de sa visite. Cependant, quelques heures seulement après son départ, le pensionnaire et son surveillant avaient été enlevés, et, depuis, personne n'avait été reçu au pavillon 17, personne ne s'était mis en rapport avec Thomas Roch. Aussi, les soupçons éveillés, l'administration se demanda-t-elle s'il ne fallait pas voir la main de ce personnage dans cette affaire. Une fois la disposition des lieux observée, les abords du pavillon reconnus, le compagnon du comte d'Artigas n'avait-il pu repousser les verrous de la porte, en retirer la clé, revenir à la nuit tombante, se glisser à l'intérieur du parc, procéder à cet enlèvement dans des conditions relativement faciles, puisque la goélette Ebba n'était mouillée qu'à deux ou trois encablures de l'enceinte?…
Or, ces suspicions, que ni le directeur ni le personnel de l'établissement n'avaient éprouvées au début de l'enquête, grandirent, lorsqu'on vit la goélette lever l'ancre, descendre l'estuaire de la Neuze et manoeuvrer de façon à gagner l'une des passes du Pamplico-Sound.