Ce fut donc par ordre des autorités de New-Berne que le croiseur Falcon et les embarcations à vapeur de la douane furent chargées de suivre la goélette Ebba, de l'arrêter avant qu'elle eût franchi l'un des inlets, de la soumettre aux fouilles les plus sévères, de ne laisser inexplorée aucune partie de ses cabines, de ses roufs, de ses postes, de sa cale. On ne lui accorderait pas la libre pratique sans que la certitude fût acquise que Thomas Roch et Gaydon n'étaient point à bord.
Assurément, le comte d'Artigas ne pouvait se douter que des soupçons particuliers se portaient sur lui, que son yacht était spécialement signalé aux officiers et aux agents. Mais, quand même il l'eût su, est-ce que cet homme de si superbe dédain, de si hautaine allure, eût daigné en prendre le moindre souci?…
Vers trois heures de l'après-midi, la goélette, qui croisait à moins d'un mille d'Hatteras-inlet, évolua de manière à conserver le milieu de la passe.
Après avoir visité quelques barques de pêche qui faisaient route vers le large, le Falcon attendait à l'entrée de l'inlet. Selon toute probabilité, l'_Ebba _n'avait pas la prétention de sortir inaperçue, ni de forcer de voile pour se soustraire aux formalités qui concernaient tous les navires du Pamplico-Sound. Ce n'était pas un simple voilier qui aurait pu échapper à la poursuite d'un bâtiment de guerre, et si la goélette n'obéissait pas à l'injonction de mettre en panne, un ou deux projectiles l'y eussent bientôt contrainte.
En ce moment, une embarcation, portant deux officiers et une dizaine de matelots, se détacha du croiseur; puis, ses avirons bordés, elle fila de façon à couper la route de l'Ebba.
Le comte d'Artigas, de la place qu'il occupait à l'arrière, regarda insoucieusement cette manoeuvre, après avoir allumé un cigare de pur havane.
Lorsque l'embarcation ne fut plus qu'à une demi-encablure, un des hommes se leva et agita un pavillon.
«Signal d'arrêt, dit l'ingénieur Serkö.
— En effet, répondit le comte d'Artigas.
— Ordre d'attendre…