Tout est noir, profondément noir. Pas le plus mince rayon de clarté, pas même cette vague perception de lumière que conserve la prunelle dans les chambres closes hermétiquement…
J'appelle… j'appelle à plusieurs reprises… Aucune réponse. Ma voix est étouffée, comme si elle traversait un milieu impropre à transmettre des sons.
En outre, l'air que je respire est chaud, lourd, épaissi, et le jeu de mes poumons va devenir difficile, impossible, si cet air n'est pas renouvelé…
Alors, en étendant les bras, voici ce qu'il m'est permis de reconnaître au toucher:
J'occupe un compartiment à parois de tôle, qui ne mesure pas plus de trois à quatre mètres cubes. Lorsque je promène ma main sur ces tôles, je constate qu'elles sont boulonnées comme les cloisons étanches d'un navire.
En fait d'ouverture, il me semble que sur l'une des parois se dessine le cadre d'une porte, dont les charnières excèdent la cloison de quelques centimètres. Cette porte doit s'ouvrir du dehors en dedans, et c'est par là sans doute que l'on m'a introduit à l'intérieur de cet étroit compartiment.
Mon oreille collée contre la porte, je n'entends aucun bruit. Le silence est aussi absolu que l'obscurité, — silence bizarre, troublé seulement, lorsque je remue, par la sonorité du plancher métallique. Rien de ces rumeurs sourdes qui règnent d'habitude à bord des navires, ni le vague frôlement du courant le long de sa coque, ni le clapotis de la mer qui lèche sa carène. Rien non plus de ce bercement qui eût dû se produire, car, dans l'estuaire de la Neuze, la marée détermine toujours un mouvement ondulatoire très sensible.
Mais, en réalité, ce compartiment où je suis emprisonné appartient-il à un navire?… Puis-je affirmer qu'il flotte à la surface des eaux de la Neuze, bien que j'aie été transporté par une embarcation dont le trajet n'a duré qu'une minute?… En effet, pourquoi ce canot, au lieu de rejoindre un bâtiment quelconque qui l'attendait au pied de Healthful-House, n'aurait-il point rallié un autre point de la rive?… Et, dans ce cas, ne serait-il pas possible que j'eusse été déposé à terre, au fond d'une cave?… Cela expliquerait cette immobilité complète du compartiment. Il est vrai, il y a ces cloisons métalliques, ces tôles boulonnées, et aussi cette vague émanation saline répandue autour de moi — cette odeur sui generis, dont l'air est généralement imprégné à l'intérieur des navires, et sur la nature de laquelle je ne puis me tromper…
Un intervalle de temps que j'estime à quatre heures s'est écoulé depuis mon incarcération. Il doit donc être près de minuit. Vais- je rester ainsi jusqu'au matin?… Il est heureux que j'aie dîné à six heures, suivant les règlements de Healthful-House. Je ne souffre pas de la faim, et je suis plutôt pris d'une forte envie de dormir. Cependant, j'aurai, je l'espère, l'énergie de résister au sommeil… Je ne me laisserai pas y succomber… Il faut me ressaisir à quelque chose du dehors… À quoi?… Ni son ni lumière ne pénètrent dans cette boite de tôle… Attendons!… Peut-être, si faible qu'il soit, un bruit arrivera-t-il à mon oreille?… Aussi est-ce dans le sens de l'ouïe que se concentre toute ma puissance vitale… Et puis, je guette toujours, — en cas que je ne serais pas sur la terre ferme, — un mouvement, une oscillation, qui finira par se faire sentir… En admettant que le bâtiment soit encore mouillé sur ses ancres, il ne peut tarder à appareiller… ou… alors… je ne comprendrais plus pourquoi on nous aurait enlevés, Thomas Roch et moi…
Enfin… ce n'est point une illusion… Un léger roulis me berce et me donne la certitude que je ne suis point à terre… bien qu'il soit peu sensible, sans choc, sans à-coups… C'est plutôt une sorte de glissement à la surface des eaux…