Réfléchissons avec sang-froid. Je suis à bord d'un des navires mouillés à l'embouchure de la Neuze, et qui attendait sous voile ou sous vapeur le résultat de l'enlèvement. Le canot m'y a transporté; mais, je le répète, je n'ai point eu la sensation qu'on me hissait par-dessus des bastingages… Ai-je donc été glissé à travers un sabord percé dans la coque? Peu importe, après tout! Que l'on m'ait ou non descendu à fond de cale, je suis sur un appareil flottant et mouvant…

Sans doute, la liberté me sera bientôt rendue, ainsi qu'à Thomas Roch, — en admettant qu'on l'ait enfermé avec autant de soin que moi. Par liberté, j'entends la faculté d'aller à ma convenance sur le pont de ce bâtiment. Toutefois, ce ne sera pas avant quelques heures, car il ne faut pas que nous puissions être aperçus. Donc, nous ne respirerons l'air du dehors qu'à l'heure où le bâtiment aura gagné la pleine mer. Si c'est un navire à voiles, il aura dû attendre que la brise s'établisse, — cette brise qui vient de terre au lever du jour et favorise la navigation sur le Pamplico- Sound. Il est vrai, si c'est un bateau à vapeur…

Non!… À bord d'un steamer se propagent inévitablement des exhalaisons de houille, de graisses, des odeurs échappées des chambres de chauffe qui seraient arrivées jusqu'à moi… Et puis, les mouvements de l'hélice ou des aubes, les trépidations des machines, les à-coups des pistons, je les eusse ressentis…

En somme, le mieux est de patienter. Demain seulement, je serai extrait de ce trou. D'ailleurs, si l'on ne me rend pas la liberté, on m'apportera quelque nourriture. Quelle apparence y a-t-il que l'on veuille me laisser mourir de faim?… Il eût été plus expéditif de m'envoyer au fond de la rivière et de ne point m'embarquer… Une fois au large, qu'y a-t-il à craindre de moi?… Ma voix ne pourra plus se faire entendre… Quant à mes réclamations, inutiles, à mes récriminations, plus inutiles encore!

Et puis, que suis-je pour les auteurs de cet attentat?… Un simple surveillant d'hospice, un Gaydon sans importance…

C'est Thomas Roch qu'il s'agissait d'enlever de Healthful-House… Moi… je n'ai été pris que par surcroît… parce que je suis revenu au pavillon à cet instant…

Dans tous les cas, quoi qu'il arrive, quels que soient les gens qui ont conduit cette affaire, en quelque lieu qu'ils m'emmènent, je m'en tiens à cette résolution: continuer à jouer mon rôle de gardien. Personne, non! personne ne soupçonnera que, sous l'habit de Gaydon, se cache l'ingénieur Simon Hart. À cela, deux avantages: d'abord, on ne se défiera pas d'un pauvre diable de surveillant, et, en second lieu, peut-être pourrai-je pénétrer les mystères de cette machination et les mettre à profit, si je parviens à m'enfuir…

Où ma pensée s'égare-t-elle?… Avant de prendre la fuite, attendons d'être arrivé à destination. Il sera temps de songer à s'évader, si quelque occasion se présente… Jusque-là, l'essentiel est qu'on ne sache pas qui je suis, et on ne le saura pas.

Maintenant, certitude complète à cet égard, nous sommes en cours de navigation. Toutefois, je reviens sur ma première idée. Non!… le navire qui nous emporte, s'il n'est pas un steamer, ne doit pas être non plus un voilier. Il est incontestablement poussé par un puissant engin de locomotion. Que je n'entende point ces bruits spéciaux des machines à vapeur, quand elles actionnent des hélices ou des roues, d'accord; que ce navire ne soit pas ébranlé sous le va-et-vient des pistons dans les cylindres, je suis forcé de l'admettre. C'est plutôt qu'un mouvement continu et régulier, une sorte de rotation directe qui se communique au propulseur, quel qu'il puisse être. Aucune erreur n'est possible: le bâtiment est mu par un mécanisme particulier… Lequel?…

S'agirait-il d'une de ces turbines dont on a parlé depuis quelque temps, et qui, manoeuvrées à l'intérieur d'un tube immergé, sont destinées à remplacer les hélices, utilisant mieux qu'elles la résistance de l'eau et imprimant une vitesse plus considérable?…