— On m'entendra plus tard, monsieur…
— Plus tard… c'est long!… Enfin… criez à votre aise!» Et c'est sur ce conseil ironique que l'ingénieur Serkö m'abandonne à mes réflexions. Vers quatre heures, un grand navire est signalé à six milles dans l'est, courant à contre-bord de nous. Sa marche est rapide, et il grandit à vue d'oeil. Des tourbillons noirâtres s'échappent de ses deux cheminées. C'est un bâtiment de guerre, car une étroite flamme se déroule à la tête de son grand mât, et bien qu'aucun pavillon ne flotte à sa corne, je crois reconnaître un croiseur de la marine fédérale. Je me demande alors si l'Ebba lui fera le salut d'usage, lorsqu'elle sera par son travers. Non, et en ce moment, la goélette évolue avec l'évidente intention de s'éloigner. Ces façons ne m'étonnent pas autrement de la part d'un yacht si suspect. Mais, ce qui me cause la plus vive surprise, c'est la manière de manoeuvrer du capitaine Spade. En effet, après s'être rendu à l'avant près du guindeau, il s'arrête devant un petit appareil signalétique, semblable à ceux qui sont destinés à l'envoi des ordres dans la chambre des machines d'un steamer. Dès qu'il a pressé un des boutons de cet appareil, l'Ebba laisse arriver d'un quart vers le sud-est en même temps que les écoutes des voiles sont mollies en douceur par les hommes de l'équipage. Évidemment, un ordre «quelconque» a été transmis au mécanicien de la machine «quelconque», qui imprime à la goélette cet inexplicable déplacement sous l'action d'un moteur «quelconque» dont le principe m'échappe encore.
Il résulte de cette manoeuvre que l'Ebba s'éloigne obliquement du croiseur, dont la direction ne s'est point modifiée. Pourquoi un bâtiment de guerre aurait-il cherché à détourner de sa route ce yacht de plaisance, qui ne peut exciter aucun soupçon?…
Mais c'est de toute autre façon que se comporte l'Ebba, lorsque, vers six heures du soir, un second bâtiment se montre par le bossoir de bâbord. Cette fois, au lieu de l'éviter, le capitaine Spade, après avoir envoyé un ordre au moyen de l'appareil, reprend sa direction à l'est, — ce qui va l'amener dans les eaux dudit bâtiment.
Une heure plus tard, les deux navires sont par le travers l'un de l'autre, séparés par une distance de trois ou quatre milles environ.
La brise est alors complètement tombée. Le navire, qui est un long-courrier, un trois-mâts de commerce, s'occupe de serrer ses hautes voiles. Il est inutile de compter sur le retour du vent pendant la nuit, et demain, sur cette mer si calme, ce trois-mâts sera nécessairement à cette place. Quant à l'Ebba, mue par son mystérieux propulseur, elle continue de s'en rapprocher.
Il va de soi que le capitaine Spade a commandé d'amener les voiles, et l'opération est exécutée, sous la direction du maître Effrondat, avec cette promptitude que l'on admire à bord des yachts de course.
Au moment où l'obscurité commence à se faire, les deux bâtiments ne sont plus qu'à un intervalle d'un mille et demi.
Le capitaine Spade se dirige alors vers moi, m'accoste près de la coupée de tribord, et, sans plus de cérémonie, m'enjoint de descendre dans ma cabine.
Je n'ai qu'à obéir. Cependant, avant de quitter le pont, j'observe que le maître d'équipage ne fait point allumer les feux de position, tandis que le trois-mâts a disposé les siens, — feu vert à tribord et feu rouge à bâbord. Je ne mets pas en doute que la goélette ait l'intention de passer inaperçue dans les eaux de ce navire. Quant à sa marche, elle a été quelque peu ralentie, sans que sa direction se soit modifiée. J'estime que, depuis la veille, l'Ebba a dû gagner deux cents milles vers l'est. J'ai réintégré ma cabine sous l'impression d'une vague appréhension. Mon souper est déposé sur la table; mais, inquiet je ne sais pourquoi, j'y touche à peine, et je me couche, attendant un sommeil qui ne veut pas venir. Cet état de malaise se prolonge pendant deux heures. Le silence n'est troublé que par les frémissements de la goélette, le murmure de l'eau qui file sur le bordage, les légers à-coups que produit son déplacement à la surface de cette paisible mer… Mon esprit, hanté des souvenirs de tout ce qui s'est accompli en ces deux dernières journées, n'a trouvé aucun apaisement. C'est demain, dans l'après-midi, que nous serons arrivés… C'est demain que mes fonctions devront reprendre à terre auprès de Thomas Roch, «si cela est nécessaire», a dit le comte d'Artigas. La première fois que j'ai été enfermé à fond de cale, si je me suis aperçu que la goélette s'était mise en marche au large du Pamplico-Sound, en ce moment, — il devait être environ dix heures, — je sens qu'elle vient de s'arrêter. Pourquoi cet arrêt?… Lorsque le capitaine Spade m'a ordonné de quitter le pont, nous n'avions aucune terre en vue. En cette direction, les cartes n'indiquent que le groupe des Bermudes, et, à la nuit tombante, il s'en fallait encore de cinquante à soixante milles que les vigies eussent été en mesure de le signaler.