Du reste, non seulement la marche de l'Ebba est suspendue, mais son immobilité est presque complète. À peine éprouve-t-elle un faible balancement d'un bord sur l'autre, très doux, très égal. La houle est peu sensible. Aucun souffle de vent ne se propage à la surface de la mer.

Ma pensée se reporte alors sur ce navire de commerce que nous avions à un mille et demi, lorsque j'ai regagné ma cabine. Si la goélette a continué de se diriger vers lui, elle l'aura rejoint. Maintenant qu'elle est stationnaire, les deux bâtiments ne doivent plus être qu'à une ou deux encablures l'un de l'autre. Ce trois- mâts, encalminé déjà au coucher du soleil, n'a pu se déplacer vers l'ouest. Il est là, et, si la nuit était claire, je l'apercevrais à travers le hublot.

L'idée me vient qu'il se présente peut-être une occasion dont il y aurait lieu de profiter. Pourquoi ne tenterais-je pas de m'échapper, puisque tout espoir de jamais recouvrer ma liberté m'est interdit?… Je ne sais pas nager, il est vrai, mais, après m'être jeté à la mer avec une des bouées du bord, me serait-il impossible d'atteindre le trois-mâts, à la condition d'avoir su tromper la surveillance des matelots de quart?…

Donc, en premier lieu, il s'agit de quitter ma cabine, de gravir l'escalier du capot… Je n'entends aucun bruit dans le poste de l'équipage ni sur le pont de l'Ebba… Les hommes doivent dormir à cette heure… Essayons…

Lorsque je veux ouvrir la porte de ma cabine, je m'aperçois qu'elle est fermée extérieurement, et cela était à prévoir.

Je dois abandonner ce projet qui, d'ailleurs, avait tant de chances d'insuccès contre lui!…

Le mieux serait de dormir, car je suis très fatigué d'esprit, si je ne le suis pas de corps. En proie à d'incessantes obsessions, à des associations d'idées contradictoires, si je pouvais les noyer dans le sommeil…

Il faut que j'y sois parvenu, puisque je viens d'être éveillé par un bruit — un bruit insolite, tel que je n'en ai point encore entendu à bord de la goélette.

Le jour commençait à blanchir la vitre de mon hublot tourné à l'est. Je consulte ma montre… Elle marque quatre heures et demie du matin.

Mon premier soin est de me demander si l'Ebba s'est remise en marche.