Non, certainement… ni avec sa voilure, ni avec son moteur. Certaines secousses se manifesteraient auxquelles je ne me tromperais pas. D'ailleurs, la mer paraît être aussi tranquille au lever du soleil qu'elle l'était la veille à son coucher. Si l'_Ebba _a navigué pendant les quelques heures que j'ai dormi, du moins est-elle immobile en ce moment.
Le bruit dont je parle provient de rapides allées et venues sur le pont, — des pas de gens lourdement chargés. En même temps, il me semble qu'un tumulte du même genre emplit la cale au-dessous du plancher de ma cabine, et à laquelle donne accès le grand panneau en arrière du mât de misaine. Je constate aussi que la goélette est frôlée extérieurement le long de ses flancs, dans la partie émergée de sa coque. Est-ce que des embarcations l'ont accostée?… Les hommes sont-ils occupés à charger ou à décharger des marchandises?…
Et, cependant, il n'est pas possible que nous soyons à destination. Le comte d'Artigas a dit que l'Ebba ne serait pas arrivée avant vingt-quatre heures. Or, je le répète, elle était hier soir à cinquante ou soixante milles des terres les plus rapprochées, le groupe des Bermudes. Qu'elle soit revenue vers l'ouest, qu'elle se trouve à proximité de la côte américaine, c'est inadmissible, étant donné la distance. Et puis, j'ai lieu de croire que la goélette est restée stationnaire durant toute la nuit. Avant de m'endormir, j'avais constaté qu'elle venait de s'arrêter. En cet instant, je constate qu'elle ne s'est pas remise en marche.
J'attends donc qu'il me soit permis de remonter sur le pont. La porte de ma cabine est toujours fermée en dehors, je viens de m'en assurer. Que l'on m'empêche d'en sortir, lorsqu'il fera grand jour, cela me paraît improbable.
Une heure s'écoule. La clarté matinale pénètre par le hublot. Je regarde au travers… Un léger brouillard couvre l'Océan, mais il ne tardera pas à se fondre sous les premiers rayons solaires.
Comme ma vue peut s'étendre à la portée d'un demi-mille, si le trois-mâts n'est pas visible, cela doit tenir à ce qu'il stationne par bâbord de l'Ebba, du côté que je ne puis apercevoir.
Voici qu'un bruit de grincement se fait entendre, et la clé joue dans la serrure. Je pousse la porte qui est ouverte, je gravis l'échelle de fer, je mets le pied sur le pont, au moment où les hommes referment le panneau de l'avant.
Je cherche le comte d'Artigas des yeux… Il n'est pas là et n'a point quitté sa cabine.
Le capitaine Spade et l'ingénieur Serkö surveillent l'arrimage d'un certain nombre de ballots, qui, sans doute, viennent d'être retirés de la cale et transportés à l'arrière. Cette opération expliquerait les allées et venues bruyantes que j'ai entendues à mon réveil. Il est évident que si l'équipage s'occupe de remonter les marchandises, c'est que notre arrivée est prochaine… Nous ne sommes plus éloignés du port, et peut-être la goélette y mouillera-t-elle dans quelques heures…
Eh bien!… et le voilier qui était par notre hanche de bâbord?… Il doit être à la même place, puisque la brise n'a pas repris depuis la veille…