Je me demande si l'Ebba va se risquer à travers cette sinueuse passe…
Non, l'hypothèse la plus acceptable, c'est que, après une relâche de quelques heures, — et encore ne devinai-je pas à quel propos, — elle reprendra sa route vers l'est.
Ce qui est certain, c'est que je ne vois faire aucun préparatif de mouillage. Les ancres restent aux bossoirs, les chaînes ne sont point parées, l'équipage ne se dispose aucunement à mettre les canots à la mer.
En ce moment, le comte d'Artigas, l'ingénieur Serkö, le capitaine Spade vont se placer à l'avant, et alors se fait une manoeuvre qui est inexplicable pour moi.
Ayant suivi le bastingage de bâbord, presque à la hauteur du mât de misaine, j'aperçois une petite bouée flottante qu'un des matelots s'occupe de hisser sur l'avant.
Presque aussitôt, l'eau, qui est très claire en cet endroit, s'assombrit, et il me semble voir une sorte de masse noire monter du fond. Est-ce donc un énorme cachalot qui vient respirer à la surface de la mer?… L'Ebba est-elle menacée de quelque coup de queue formidable?…
J'ai tout compris… Je sais à quel engin la goélette doit de se mouvoir avec cette extraordinaire vitesse, sans voiles ni hélice… Le voici qui émerge, son infatigable propulseur, après l'avoir entraînée depuis le littoral américain jusqu'à l'archipel des Bermudes… Il est là, flottant à son côté… C'est un bateau submersible, un remorqueur sous-marin, un «tug», mû par une hélice, sous l'action du courant d'une batterie d'accumulateurs ou des puissantes piles en usage à cette époque…
À la partie supérieure de ce tug, — long fuseau de tôle, — s'étend une plate-forme, au centre de laquelle un panneau établit la communication avec l'intérieur. À l'avant de cette plate-forme saillit un périscope, un «look-out», sorte d'habitacle dont les parois, percées de hublots à verres lenticulaires, permettent d'éclairer électriquement les couches sous-marines. Maintenant, allégé de son lest d'eau, le tug est revenu à la surface. Son panneau supérieur va s'ouvrir, — un air pur le pénétrera tout entier. Et même, ne peut-on supposer que, s'il est immergé pendant le jour, il émerge la nuit et remorque l'Ebba en restant à la surface de la mer?…
Une question, cependant. Si c'est l'électricité qui produit la force mécanique de ce tug, il est indispensable qu'une fabrique d'énergie la lui fournisse, quelle que soit son origine. Or, cette fabrique, où se trouve-t-elle?… Ce n'est pas sur l'îlot de Back- Cup, je suppose…
Et puis, pourquoi la goélette recourt-elle à ce genre de remorqueur qui se meut sous les eaux?… Pourquoi n'a-t-elle pas en elle-même sa puissance de locomotion, comme tant d'autres yachts de plaisance?…