«C'est par là, me dis-je, que s'échappaient ces vapeurs, ou plutôt cette fumée, qui nous a signalé l'îlot à une distance de trois ou quatre milles.»

Et, à l'instant même, toute cette série de réflexions me traverse l'esprit.

«Ce n'est donc pas un volcan, comme on l'a cru, ce Back-Cup, comme je l'ai cru moi-même… Les vapeurs, les flammes qui ont été aperçues, il y a quelques années, n'étaient qu'artificielles. Les grondements qui épouvantèrent les pêcheurs bermudiens n'avaient point pour cause une lutte des forces souterraines… Ces divers phénomènes étaient factices… Ils se manifestaient à la seule volonté du maître de cet îlot, de celui qui voulait en éloigner les habitants installés sur son littoral… Et il y a réussi, ce comte d'Artigas… Il est resté l'unique maître de Back-Cup… Rien qu'avec le bruit de ces détonations, rien qu'en dirigeant vers ce faux cratère la fumée de ces varechs et des sargasses que les courants lui apportent, il a pu laisser croire à l'existence d'un volcan, à son réveil inattendu, à l'imminence d'une éruption qui ne s'est jamais produite!…»

Telles les choses ont dû se passer, et, en effet, depuis le départ des pêcheurs bermudiens, Back-Cup n'a cessé d'entretenir d'épaisses volutes de fumée à sa cime.

Cependant la clarté interne s'accroît, le jour pénètre par le faux cratère, à mesure que le soleil monte sur l'horizon. Il me sera donc possible d'évaluer d'une manière assez précise les dimensions de cette caverne. Voici, d'ailleurs, les chiffres que j'ai pu établir par la suite.

Extérieurement, l'îlot de Back-Cup, de forme à peu près circulaire, mesure douze cents mètres de circonférence et présente une superficie intérieure de cinquante mille mètres ou cinq hectares. Ses parois ont, à leur base, une épaisseur qui varie entre trente et cent mètres.

Il suit de là que, moins l'épaisseur des parois, cette excavation occupe tout le massif de Back-Cup qui s'élève au-dessus de la mer. Quant à la longueur du tunnel sous-marin, qui met le dehors et le dedans en communication, et par lequel a pénétré le tug, j'estime qu'elle doit être de quarante mètres à peu près.

Ces chiffres approximatifs permettent de se représenter la grandeur de cette caverne. Mais, si vaste qu'elle soit, je rappellerai que l'Ancien et le Nouveau Monde en possèdent quelques-unes dont les dimensions sont plus considérables et qui ont été l'objet d'études spéléologiques très exactes.

En effet, dans la Carniole, dans le Northumberland, dans le Derbyshire, au Piémont, en Morée, aux Baléares, en Hongrie, en Californie, se creusent des grottes d'une capacité supérieure à celle de Back-Cup. Telles aussi celle de Han-sur-Lesse, en Belgique, aux États-Unis, celles de Mammouth du Kentucky, qui ne comprennent pas moins de deux cent vingt-six dômes, sept rivières, huit cataractes, trente-deux puits d'une profondeur ignorée, une mer intérieure sur une étendue de cinq à six lieues, dont les explorateurs n'ont encore pu atteindre l'extrême limite.

Je connais ces grottes du Kentucky pour les avoir visitées, comme l'ont fait des milliers de touristes. La principale me servira de terme de comparaison avec Back-Cup. À Mammouth, comme ici, la voûte est supportée par des piliers de formes et de hauteurs diverses, qui lui donnent l'aspect d'une cathédrale gothique, avec nef, contre-nefs, bas-côtés, n'ayant rien, d'ailleurs, de la régularité architectonique des édifices religieux. La seule différence est que, si le plafond des grottes du Kentucky se déploie à cent trente mètres de hauteur, celui de Back-Cup ne dépasse pas une soixantaine de mètres à la partie de la voûte que troue circulairement l'ouverture centrale, — par laquelle s'échappaient les fumées et les flammes.