Autre particularité, — très importante, — qu'il convient d'indiquer, c'est que la plupart des grottes dont j'ai cité les noms sont aisément accessibles et devaient par conséquent être découvertes un jour ou l'autre.

Or il n'en est pas ainsi de Back-Cup. Indiqué sur les cartes de ces parages comme un îlot du groupe des Bermudes, comment se fût- on douté qu'une énorme caverne s'évidait à l'intérieur de son massif. Pour le savoir, il fallait y pénétrer, et, pour y pénétrer, il fallait disposer d'un appareil sous-marin, analogue au tug que possédait le comte d'Artigas.

Et, à mon avis, c'est au hasard seul que cet étrange yachtman aura dû de découvrir ce tunnel, qui lui a permis de fonder cette inquiétante colonie de Back-Cup.

Maintenant, en me livrant à l'examen de la portion de mer contenue entre les parois de cette caverne, je constate que ses dimensions sont assez restreintes. À peine mesure-t-elle de trois cents à trois cent cinquante mètres de circonférence. Ce n'est, à vrai dire, qu'un lagon, encadré de rochers à pic, très suffisant pour les manoeuvres du tug, car sa profondeur, ainsi que je l'ai appris, n'est pas inférieure à quarante mètres.

Il va de soi que cette crypte, étant donné sa situation et sa structure, appartient à la catégorie de celles qui sont dues à l'envahissement des eaux de la mer. À la fois d'origine neptunienne et plutonienne, telles se voient les grottes de Crozon et de Morgate sur la baie de Douarnenez en France, de Bonifacio sur le littoral de la Corse, telle celle de Thorgatten sur la côte de Norvège, dont la hauteur n'est pas estimée à moins de cinq cents mètres, telles enfin les catavôtres de la Grèce, les grottes de Gibraltar en Espagne, de Tourane en Cochinchine. En somme, la nature de leur carapace indique qu'elles sont le produit de ce double travail géologique.

L'îlot de Back-Cup est en grande partie formé de roches calcaires. À partir de la berge du lagon, ces roches remontent vers les parois, en talus à pentes douces, laissant entre elles des tapis sablonneux d'un grain très menu, agrémentés çà et là des jaunâtres bouquets durs et serrés du perce-pierre. Puis, par épaisses couches, s'étalent des amas de varechs et de sargasses, les uns très secs, les autres mouillés, exhalant encore les âcres senteurs marines, alors que le flux, après les avoir poussés à travers le tunnel, vient de les jeter sur les rives du lagon. Ce n'est pas là, d'ailleurs, le seul combustible employé aux multiples besoins de Back-Cup. J'aperçois un énorme stock de houille, qui a dû être rapporté par le tug et la goélette. Mais, je le répète, c'est de l'incinération de ces masses herbeuses, préalablement desséchées, que provenaient les fumées vomies par le cratère de l'îlot.

En continuant ma promenade, je distingue sur le côté septentrional du lagon les habitations de cette colonie de troglodytes, — ne méritent-ils pas ce nom? Cette partie de la caverne, qui est appelée Bee-Hive, c'est-à-dire «la Ruche», justifie pleinement cette qualification. En effet, là sont creusées de main d'homme plusieurs rangées d'alvéoles, dans le massif calcaire des parois, et dans lesquels demeurent ces guêpes humaines.

Vers l'est, la disposition de la caverne est très différente. De ce côté, se profilent, se dressent, se multiplient, se contournent, des centaines de piliers naturels, qui soutiennent l'intrados de la voûte. Une véritable forêt d'arbres de pierre, dont la superficie s'étend jusqu'aux extrêmes limites de la caverne. À travers ces piliers s'entrecroisent des sentiers sinueux, qui permettent d'atteindre le fond de Back-Cup.

À compter les alvéoles de Bee-Hive, on peut chiffrer de quatre- vingts à cent le nombre des compagnons du comte d'Artigas.

Précisément, devant l'une de ces cellules, isolée des autres, se tient ce personnage que le capitaine Spade et l'ingénieur Serkö ont rejoint depuis un instant. À la suite de quelques mots échangés, ils descendent tous les trois vers la berge et s'arrêtent devant la jetée près de laquelle flotte le tug.