À cette heure, une douzaine d'hommes, après avoir débarqué les marchandises, les transportent en canot sur l'autre rive où de larges réduits, évidés dans le massif latéral, forment les entrepôts de Back-Cup.
Quant à l'orifice du tunnel sous les eaux du lagon, il n'est pas visible. J'ai observé, en effet, que, pour y pénétrer en venant du large, le remorqueur a dû s'enfoncer de quelques mètres au-dessous de la surface de l'eau. Il n'en est donc pas de la grotte de Back- Cup comme des grottes de Staffa ou de Morgate, dont l'entrée est toujours libre même à l'époque des hautes marées. Existe-t-il un autre passage communiquant avec le littoral, un couloir naturel ou artificiel?… Il importe que je sois fixé à ce sujet.
En réalité, l'îlot de Back-Cup mérite son nom. C'est bien une énorme tasse renversée. Non seulement il en affecte la forme extérieure, mais, — ce qu'on ignorait, — il en reproduit aussi la forme intérieure.
J'ai dit que Bee-Hive occupe la partie de la caverne qui s'arrondit au nord du lagon, c'est-à-dire la gauche en pénétrant par le tunnel. À l'opposé sont établis les magasins, ou s'entreposent les approvisionnements de toute sorte, ballots de marchandises, pièces de vin et d'eau-de-vie, barils de bière, caisses de conserves, colis multiples désignés par des marques de diverses provenances. On dirait que les cargaisons de vingt navires ont été débarquées en cet endroit. Un peu plus loin s'élève une assez importante construction, entourée d'un mur de planches, dont la destination est aisée à reconnaître. D'un poteau qui la domine, partent les gros fils de cuivre qui alimentent de leur courant les puissantes lampes électriques suspendues sous la voûte et les ampoules à incandescence servant à chaque alvéole de la ruche. Il y a même bon nombre de ces appareils d'éclairage, installés entre les piliers de la caverne, qui permettent de l'éclairer jusqu'à son extrême profondeur.
À présent se pose cette question: Me laissera-t-on aller librement à l'intérieur de Back-Cup?… Je l'espère. Pourquoi le comte d'Artigas prétendrait-il entraver ma liberté, m'interdire de circuler à travers son mystérieux domaine?… Ne suis-je pas enfermé entre les parois de cet îlot?… Est-il possible d'en sortir autrement que par le tunnel?… Or, comment franchir cette porte d'eau, qui est toujours close?…
Et puis, pour ce qui me concerne, en admettant que j'eusse pu traverser le tunnel, est-ce que ma disparition tarderait à être constatée?… Le tug conduirait une douzaine d'hommes sur le littoral, qui serait fouillé jusque dans ses plus secrètes anfractuosités… Je serais inévitablement repris, ramené à Bee- Hive, et, cette fois, privé de la liberté d'aller et venir…
Je dois donc rejeter toute idée de fuite, tant que je n'aurai pu mettre de mon côté quelque sérieuse chance de succès. Qu'une circonstance favorable se présente, je ne la laisserai pas échapper.
En circulant le long des rangées d'alvéoles, il m'a été permis d'observer quelques-uns de ces compagnons du comte d'Artigas, qui ont accepté cette monotone existence dans les profondeurs de Back- Cup. Je le répète, leur nombre peut être évalué à une centaine, d'après celui des cellules de Bee-Hive.
Lorsque je passe, ces gens ne font aucune attention à moi. À les examiner de près, ils me paraissent s'être recrutés d'un peu partout. Entre eux, je ne distingue aucune communauté d'origine, - - pas même ce lien qui en ferait soit des Américains du Nord, soit des Européens, soit des Asiatiques. La coloration de leur peau va du blanc au cuivre et au noir, — le noir de l'Australasie plutôt que celui de l'Afrique. En résumé, ils semblent pour la plupart appartenir aux races malaises, et ce type est même très reconnaissable chez le plus grand nombre. J'ajoute que le comte d'Artigas est certainement sorti de cette spéciale race des îles néerlandaises de l'Ouest-Pacifique, alors que l'ingénieur Serkö serait Levantin, le capitaine Spade d'origine italienne.
Mais, si ces habitants de Back-Cup ne sont pas reliés par un lien de race, ils le sont certainement par celui des instincts et des appétits. Quelles inquiétantes physionomies, quelles figures farouches, quels types foncièrement sauvages! Ce sont des natures violentes, cela se voit, qui n'ont jamais su refréner leurs passions ni reculer devant aucun excès. Et, — cette idée me vient, — pourquoi ne serait-ce pas à la suite d'une longue série de crimes, vols, incendies, meurtres, attentats de toute sorte exercés en commun, qu'ils auraient eu la pensée de se réfugier au fond de cette caverne, où ils peuvent se croire assurés d'une absolue impunité?… Le comte d'Artigas ne serait plus alors que le chef d'une bande de malfaiteurs, avec ses deux lieutenants Spade et Serkö, et Back-Cup un repaire de pirates…