Évidemment, cet homme possédait des moyens d'informations qui devaient lui coûter cher, mais dont il a tiré grand profit. Un personnage de cette trempe ne regarde pas à l'argent, d'ailleurs, lorsqu'il s'agit d'atteindre son but.
Et désormais, c'est ce Ker Karraje, ou plutôt son complice l'ingénieur Serkö, qui va me remplacer près de l'inventeur Thomas Roch. Ses efforts réussiront-ils mieux que les miens?… Dieu veuille qu'il n'en soit rien, et que ce malheur soit épargné au monde civilisé!
Je n'ai pas répondu à la dernière phrase de Ker Karraje. Elle m'a produit l'effet d'une balle tirée à bout portant. Je ne suis pas tombé, cependant, comme s'y attendait peut-être le prétendu comte d'Artigas.
Non! mon regard est allé droit au sien, qui ne s'est pas abaissé et dont jaillissaient des étincelles. J'avais croisé les bras, à son exemple. Et pourtant, il était le maître de ma vie… Il suffisait d'un signe pour qu'un coup de revolver m'étendît à ses pieds… Puis, mon corps, précipité dans ce lagon, aurait été emporté à travers le tunnel au large de Back-Cup…
Après cette scène, on m'a laissé libre comme avant. Aucune mesure n'est prise contre moi. Je puis circuler entre les piliers jusqu'aux extrêmes limites de la caverne, qui, — cela n'est que trop évident, — ne possède pas d'autre issue que le tunnel.
Lorsque j'eus regagné mon alvéole à l'extrémité de Bee-Hive, en proie aux mille réflexions que me suggère cette situation nouvelle, je me dis:
«Si Ker Karraje sait que je suis l'ingénieur Simon Hart, qu'il ne sache jamais, du moins, que je connais l'exact gisement de cet îlot de Back-Cup.»
Quant au projet de confier Thomas Roch à mes soins, j'imagine que le comte d'Artigas ne l'a jamais eu sérieusement, puisque mon identité lui était révélée. Je le regrette dans une certaine mesure, car il est indubitable que l'inventeur sera l'objet de sollicitations pressantes, que l'ingénieur Serkö va employer tous les moyens pour obtenir la composition de l'explosif et du déflagrateur dont il saura faire un si détestable usage au cours de ses futures pirateries… Oui! mieux vaudrait que je fusse resté le gardien de Thomas Roch… ici comme à Healthful-House.
Durant les quinze jours qui suivent, je n'ai pas aperçu une seule fois mon ancien pensionnaire. Personne, je le répète, ne m'a gêné dans mes promenades quotidiennes. De la partie matérielle de l'existence je n'ai aucunement à me préoccuper. Mes repas viennent avec une régularité réglementaire de la cuisine du comte d'Artigas, — nom et titre dont je ne me suis pas déshabitué et que parfois je lui donne encore. Que sur la question de nourriture je ne sois pas difficile, d'accord; mais il serait injuste néanmoins de formuler la moindre plainte à ce sujet. L'alimentation ne laisse rien à désirer, grâce aux approvisionnements renouvelés à chaque voyage de l'Ebba.
Il est heureux aussi que la possibilité d'écrire ne m'ait jamais manqué pendant ces longues heures de désoeuvrement. J'ai donc pu consigner sur mon carnet les plus menus faits depuis l'enlèvement de Healthful-House et tenir mes notes jour par jour. Je continuerai ce travail tant que la plume ne me sera pas arrachée des mains. Peut-être servira-t-il dans l'avenir à dévoiler les mystères de Back-Cup.